Mes Montagnes Russes, Mon Dragon – Julien Peschet

J’avais rendez-vous dans un cinéma de quartier, un de ces vieux machins où les salles sont aussi nombreuses que trois doigts de la main et où la programmation est du genre… indépendante.

Aucune information quant aux programmes, que ce soit dans l’Officiel du spectacle, ou sur internet. J’étais un poil inquiet.

Flashback :


« T’es sûr que c’est bien ton truc ? avais-je demandé.

– Certain. Cette fois, y aura pas de vomi ! »

Il faisait référence à la projection privée de Maniac, qui s’était terminée sur un hommage aux goonies, comprendra qui pourra.

RER, métro, je traversai le quartier de la mairie du XVe, son méfitique repère, au moment où le soleil passait derrière les immeubles. Signe de mauvais augure, un corbeau salua mon arrivée.

L’immeuble haussmannien ne payait pas de mine ; au rez-de-chaussée, par contre, les portes à double battant du cinéma, des pièces de musée sans doute présentes depuis la Révolution, affirmaient l’ancienneté de la construction, bien antérieure à Haussmann lui-même. Aucune affiche, aucune pub, rien ne trahissait les films projetés. Ça sentait le boum j’t’attrape.

J’entrai.

L’intérieur mélangeait les odeurs suaves d’humidité des caves en terre battue, si chères au parisien, et celle du velours moisissant, me rappelant mes professeurs de collège, des gens moches, obèses, de gauche et vraisemblablement pauvres vu leur fringues.

Personne.

Patientant, Julien n’ayant pas pour habitude d’être ponctuel, je remarquai qu’une horloge placée au-dessus de la caisse tique-taquait d’une manière stressante. L’aiguille des secondes tournait à l’envers.

Intrigué, j’allais m’en approcher lorsque le son retentissant des talonnettes de mon compère m’interrompit (il s’est toujours trouvé petit).

« Tu es là ?

– Tu le vois bien, dis-je, prenant mon accent de bi-classé ours-bûcheron.

– Allons-y, j’ai les invits.

– Les invits pour… ?

– Tu vas voir, c’est absolument génial, c’est du théanima. Ils ont viré le fond de l’écran, et des acteurs vont prendre place pour une discussion avec les spectateurs. Il y a des parties jouées, et des parties… genre interview.

– Qui sont les invités ?

– Lovecraft et Lévy.

– Y en a un qu’est mort et l’autre qui va bientôt l’être…

– Nan mais en fait, nous allons les interpréter. Mais ne t’inquiète pas, les proprios offrent les déguisements.

– Pardon ?

– Allez, prend un peu de cette Téquila et tu vas voir, ça va glisser tout seul.

Pour le coup, j’ignorais s’il parlait de son truc pseudo artistique ou d’un rapport non consenti entre nous…

*

Ianian : Salut Juju ! Tu veux bien te présenter les jeunes vierges qui ne te connaissent pas ?

Juju : Il y en a encore dans ce plan d’existence ? Je veux des adresses.

Julien donc, auteur de SF, principalement de space opera, mais s’aventurant à l’occasion dans le fantastique. Je cabotine dans les recoins de Paris et de Bretagne, semant ma graine (littéraire, il s’entend). Je crains que mon image publique soit à jamais écornée par ma passion malsaine pour les licornes. Au reste, je partage l’exclusivité de ma vie de célibataire bourru avec Tallulah, une petite chatte fidèle et affectueuse.

Ianian : Qu’est-ce que « un tour de montagne russe un soir de la saint Thorlak » ?

Juju : Une nouvelle de fond de tiroir… Ca sonne un peu crasse dit comme ça, mais c’est la stricte et triste vérité : il s’agit d’une nouvelle très courte, difficilement publiable par les canaux ordinaires, donc, que je me suis décidé à partager pour une raison qui m’échappe même à moi… Disons que j’ai toujours eu un faible pour ce texte et que je trouvais dommage qu’il reste à l’état de kilobits sur mon disque dur – sans renier mon amour des bits, cela va sans dire.

Ianian : Pourquoi un tel titre ? Tu en veux aux lecteurs ? Aux bases de données amazoniennes ?

Juju : Je ne sais pas… Je suis un formidable naze des titres. J’ai appelé Woueuh-woueuh (Michel Houellebecq, un pote avec qui on fait des soirées lecture de la série des Millenium en sacrifiant des cochons d’Inde) et il n’avait pas d’idée. Alors c’est parti dans tous les sens : comme j’écoutais le dernier album de Nightwish en terminant les corrections, l’idée du tour de montagnes russes et de son cirque un peu entêtant paraissait convenir à merveille ; et puis, les montagnes font penser aux Montagnes Hallucinées de l’ami H.P.L. Enfin, j’ai toujours rêvé de placer « Thorlak » dans un titre.
Bon, OK, j’avoue, j’ai perdu un pari avec Guitou (Guillaume Musso, un autre pote avec qui on pioche des histoires écrites sur des tickets de métro dans un chapeau quand on est en panne d’inspiration).

Ianian : Pourquoi l’autoédition ? Es-tu blacklisté chez tous les éditeurs francophones ? Et pourquoi cette fois, sur Amazon ?

Juju : Je vais commencer par répondre à la dernière question : Amazon, je l’aurais topé pour Le Grand Plongeon si ça avait été possible, sauf qu’ils n’acceptent pas les ebooks gratuits. Là, je vends. Ce qui m’amène à la réponse à la première question : j’avais besoin d’argent. J

Plus sérieusement, comme exposé précédemment, je n’aurais pas trouvé d’éditeur pour une nouvelle aussi courte, donc je n’ai pas atermoyé longtemps.

Ianian : Cette nouvelle fourmille de références de divers univers : de Pete Waterman, Thorlak, la Ziggourat, august Derleth, Anita (d’Hartley cœur à vif), LE livre, comme souvent chez Lovecraft, les grands anciens, Samuel de Champlain à quoi a servi cet ancrage historico-mystique ?

Juju : L’histoire et le mythe se confondent souvent, à plus forte raison en fiction. Mais les Etats-Unis – et notamment la Nouvelle-Angleterre – ont ceci d’intéressant que ce sont des hauts lieux d’Histoire fantasmée… Du Vermont à Washington, la côté Est regorge de personnages et de faits historiques qui se diluent dans les mythes : la colonie perdue de Roanoke (que j’explore dans une autre nouvelle), l’homme-papillon, ou les innombrables légendes de cimetières indiens et de communautés religieuses isolées aux traditions ésotériques dont Stephen King s’est largement repu. Je crois que l’ancrage historique est important parce qu’il permet, à un niveau allégorique, de tracé un vecteur entre des origines et un destin cosmique… C’est d’ailleurs un peu ce que symbolise la Ziggurat et, par extension, tous les grands monuments légués par nos ancêtres : un pont entre le monde des hommes et le divin.

Quant à Hartley Cœurs à Vif, je te renie à jamais pour cette référence.

 

PERMUTATION

 

Juju : L’actualité dans le roman permet de se faire une idée de l’époque à laquelle il a été écrit. Est-ce que ce sont les évènements en question, notamment en Grèce, qui t’ont poussé à l’écrire ?

Ianian : Je suis historien dans l’âme, j’aime ancrer un livre dans un moment d’Histoire. Donc quelque part, je voulais utiliser ces éléments dans le roman. Puis, je souhaitais confronter ces évènements avec le personnage principal, qui est très en retrait, qui ne souhaite pas s’investir dans ce monde, et voir comment son refus de cette société, son refus de la réalité, pouvaient être secoués par cette crise.


Plus qu’un déclencheur, ils ont nourri la réflexion.

Juju : Ton approche de la démocratie 2.0 frôle parfois le paradoxe d’Arrow et laisse entendre qu’un idéal social ne peut être atteint dans l’optique d’adéquation avec les désirs de liberté individuelle… Autrement dit, qu’il n’existe pas de cohésion sociale en dehors du modèle dictatorial. Tout ça est fort peu Hesselien…

Ianian : Tu parles comme un seigneur sith !


Plus sérieusement, on peut s’indigner pour des causes communes et légitimes : lutter contre l’envahisseur, protéger une population, acheter le dernier iPad au Virgin en faillite. Ce sont des cas extrêmes qui fédèrent.


Le problème survient lorsqu’en temps de paix, il s’agit de réglementer la vie de la société. On s’aperçoit vite qu’une population donnée n’aura pas dans son ensemble un avis commun. Exemple : le mariage pour tous. Et même il y a quelques dizaines d’années, la peine de mort. Ces avancées sociétales provoquent des remous incroyables et on voit combien ils cristallisent des avis contradictoires et impossible à concilier. Dans ces cas là, comment vivre ensembles ? Comment aller tous dans le même sens ?


Le site présenté dans mDmD est, pour faire simple, une utopie de dictature populaire. Ou encore une dictature par la majorité : les plus nombreux auraient raison. Or, les plus nombreux peuvent se gourer, contrarier les moins nombreux etc. Est-on encore en démocratie lorsqu’on n’écoute pas tous les citoyens ? Lorsqu’on les nie ?


Tu as 4 heures !

Juju : À te lire, comme à lire n’importe quel développeur web, le client est un con, la hiérarchie incompétente, les stagiaires des branleurs. Mais… alors pourquoi ne dominez-vous pas le monde ? Le manque d’ambition ? La flemme ?

Ianian : Je ne suis pas développeur. Pour ce livre, j’en ai interviewé et c’est ce qui en est ressorti. J’ai volontairement grossi le trait, à la limite de la parodie, comme tu le soulignes justement.
Ensuite, quant à se demander pourquoi ils ne dominent pas le monde, c’est facile : ils n’en ont pas le temps : leur projet est à livrer pour avant-hier, et ils glandouillent sur internet. Peut-être même qu’ils lisent cette interview.

Juju : Ton personnage a une conception assez utilitariste du sexe. Toi aussi ?

Ianian : Tu as noté tous les thèmes qui me tenaient à cœur, bravo.


Le sexe a une place à part dans cette œuvre : il est à la fois utilitaire pour Aurore, et égoïste chez Bram (tu as noté le jeu de mot ? 
J).


Je le considère important dans le passage à l’âge adulte. Là encore, pour le personnage principal, la question était de voir combien son retrait de la réalité allait être secoué par cette relation et donc par le sexe. Au début, il semble plutôt asexué. Il n’a pas d’envie particulière, il sort d’une histoire longue dont il ne s’est pas remis et il ne sait pas où il va. Sa libido est en stand by. Puis, lorsqu’il rencontre et fornique avec Aurore, on s’aperçoit que des deux côtés, tout reste très en surface : aucun ne s’investit vraiment dans la relation. Ils ne cherchent pas à se connaître, à approfondir leur relation, ils se contentent de jouer et rejouer des séquences pornographiques. Ils ne font jamais l’amour. Ils baisent.


C’est une petite critique à la vision consumériste des relations sexuelles qui trainent un peu partout et avec laquelle je ne suis pas d’accord. Coucher avec quelqu’un ce n’est pas se branler en lui ou en elle. C’est plus profond (si j’ose dire).


Donc pour en revenir à ma petite personne, le sexe c’est cool, c’est fun, mais ça implique de prendre en considération son/sa partenaire, et d’être bien conscient que s’ouvrir à l’autre (peu importe le trou), n’est pas sans conséquences affectives.

Juju : Une étude a récemment démontré qu’aux côtés des musiciens, ce sont les geeks qui branchent le plus les nanas d’aujourd’hui. Effet de mode… ou le geek a-t-il évolué vers quelque chose de plus sexy qu’il y a 20 ans ? Qu’est-ce que j’ai raté ?

Ianian : Il y a 20 ans, le geek était un gros, chauve, barbu, qui vivait chez ses parents et jouait à D&D ou à des jeux vidéo dans le salon ou le grenier.


Aujourd’hui, le geek originel est toujours là, mais bien plus vieux.


Lui, il est devenu sexy (tout le monde sait que les hommes en vieillissant s’améliorent).


Le jeune geek qui débarque, maigrichon, boutonneux, qui vit chez ses parents et qui joue à Pathfinder ou à sa PS3 dans le salon ou le grenier, est moche.


Il sera sexy dans 20 ans.


Donc laissez-nous la place jeune padawan ! Car je reviens de geekopolis, et la geekette steampunk, avec corset et seins énormes, est terriblement sexy !


(pour ton propre cas, je crois qu’il te manque une dizaine d’année)

*

Embrumé par la Téquila, je posai sur Ianian un regard torve. Que venait-il de se passer ?

Et pourquoi étais-je tout nu ?

Le cinéma se brouilla dans une parodie de cirque. Je n’avais pas vu Lévy. J’étais dégoûté. Je crois que Lilian aussi. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à pas me traîner dans ce traquenard.

Une minute… Etait-ce moi qui l’y avait traîné ?

Je darde sur lui le regard langoureux de la licorne esseulée. Il rote. Ses yeux brillent d’un éclat mauvais. Ce regard… Lilian est vraiment flippant. Même déguisé en prince sur un char à la parade Disney, les gosses se carapateraient en hurlant. On a sans doute ça en commun. On a beaucoup en commun…

On est deux, ou… un. On est… je suis…

Oh mes dieux. Par toutes les licornes sodomites des soixante-neuf enfers de Perse et de la Grande Barrière de Corail.

Je suis lui. Il est moi.

Nous sommes… Non. NON. NOOOOOOOOON »

Note trouvée sur un noyé retrouvé nu dans la Seine, une corne gonflable attachée au front.

 

Note inversée là : http://julienmorgan.blogspot.fr/2013/05/mon-donjon-ma-saint-thorlak.html

 

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