Les étoiles regardent aussi – Julien Morgan

Au pied d’immeubles crasseux, contre lesquels des jeunes inactifs s’ennuient ferme, je déambule, tremblant, en manque. Je cherche mon dealer. Des semaines qu’il se terre, depuis la dernière descente de flics. Impossible de tomber sur lui, et de se faire le moindre bout.

D’un coup, au détour d’une cage d’escalier sentant les excréments humains et canins mêlés, je reconnais son ombre fine, cette grosse tête qui surplombe son torse étroit, et ses membres longilignes tout droit sortis d’un film de Tim Burton.

– Juju ?

– T’es seul ? demande-t-il, paranoïaque.

– Ouais.

– Personne t’a suivi ?

– Je crois pas. Dis, je suis en manque…

– Me doute.

– J’en peux plus.

– Je sais.

– Les prochains Star Wars avec Justin Bieber ou Timberlake, en comédie musicale, les Star Trek pleins de flashs-à-la-con au point que les yeux saignent, et Starfleet qui existe plus…

– Je sais !

– T’aurais pas un space op, un ti truc avec des vaisseaux, des extraterrestres, des batailles spatiales ?

Juju jette un coup d’oeil à droite, puis à gauche, avant de chuchoter :

– Branche ton Kindle là dessus.

il entrouvre son imper gris, qui n’est pas sans rappeler celui Jerry Steiner, à l’intérieur duquel un ordinateur vrombit.

– T’aurais pas un blême de ventilo sur ton netbook ?

– Je sais !

Il démarre Calibre, une couv apparait, et avant que je ne prononce le moindre mot, il pousse le manuscrit dans ma liseuse.

– Premier échantillon, précise-t-il. Le second sera cher par contre.

– Okay.

Je l’embrasse un peu précipitamment, et m’en vais reprendre mon train. Durant le voyage, je ne cesse de caresser le cuir plastic de la pochette qui protège mon Kindle. J’ai l’esprit qui vogue : espace, étoile, combinaison, positions multiples et acrobatiques comme dans Gravity. J’en tremble.

Une fois à la maison, impossible de tenir. Je fonce éteindre la télé, la radio, le frigo, l’appareil respiratoire de la grand-mère, pour obtenir un silence si rare et si précieux dans notre société contemporaine, et tandis que mamie émet des glouglous surpris, je me vautre sur le canapé et commence la lecture de Mendung.

C’est de la bonne.

Blanche.

Lumineux.

Des personnages défilant devant moi.

Dont un avec le prénom d’un chat.

Je vogue.

Je file.

À travers l’espace et le temps.

Jusqu’à l’endormissement.

Et des nuages. Un ciel parsemé, traversé de nuages. Au milieu desquels je vole.

– Merdum ! M’écrié-je en me réveillant.

Je vérifie à ma montre, mon « absence » a duré une heure. Mamie est toujours là, sauf qu’elle mousse.

– Tu pousses mamie.

(une blague honteuse se cache ici).

Je rallume son appareil et son teint vitreux redevient rougeaud, comme à la grande époque du Beaujolais nouveau.

Puis, de retour à mon Kindle, je reprends une dose de futur.

 

Données techniques

 

De quoi ça parle ?

 

Un demi-siècle après qu’un signal extraterrestre a été capté à l’observatoire de Lembang, en Indonésie, le vaisseau d’exploration le Geminga découvre, dans la constellation du Toucan, une planète qui pourrait en être l’origine. Malheureusement, à peine a-t-il débarqué dans le système solaire que le monde est attaqué par une armada de vaisseaux spatiaux et dévasté par des milliers d’explosions thermonucléaires. A la fois choqué par cette tragédie et inquiet des retombées politiques, l’entrepreneur Jari Orison lance une mission scientifique dans l’espoir de comprendre ce qu’il s’est passé.

 

Faut-il le lire ?

 

Comme dirait Cyril Lignac, Julien est gé-né-reux !

Comprenez que son roman est d’abord construit pour provoquer du plaisir au lecteur… non pas comme ça gros dégueulasses !

– Il est construit, donc, avec une approche accélérative. Du début où se pose un mystère (le signal), voire deux (Mendug qui pète), l’histoire se déroule en rassemblant différents faisceaux qui s’accélèrent et file à l’intrigue une dynamique intéressante. Prenante.

– Les personnages sont nombreux, bien sentis, bien campés. Ils agissent avec leur logique interne, ce qui provoque des rebondissements prenants. (par contre, j’ai trouvé qu’il y en avait un poil trop – pour les gens de mon âge, c’est pas toujours évident, d’autant que l’un des persos principaux n’est autre que son chat ! Putain ! Tu croyais que je ne le verrai pas ? Sérieusement ?)

– Le futur est une projection du notre, et pour le moment, il est plutôt réaliste. Mais il est surtout plein de méchants qui ne pensent qu’à leur trogne et qui donc font des trucs sympaaaaaa.

– Les vaisseaux sont cools ! Ils ont des formes différentes, qui va du dauphin-cachalot à la pyramide inversée (non ce ne sont pas le nom d’une position !)

– Le jargon technique est sympa, parfois un poil lourd (perso, la techno en sf, c’est comme la magie en fantasy – en gros moins y en a, mieux je me porte). Malgré tout, il fait l’effort de nous expliquer de manière didactique deux trois trucs, histoire qu’on se couche moins con le soir. Pour ça, merci Juju.

Au final, c’est un bon roman.

Lisez-le !

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