La France orange mécanique – Laurent Obertone

La France, 2054. Après avoir connu des dizaines d’années de chaos, de meurtres, de viols et d’agressions en tous genres, un nouvel état est né. Les statistiques parlaient d’elles-mêmes : en renforçant les lois, nous nous sommes aperçus que la majorité de la population était constitué de délinquants ; résultat, nous avons inversé la logique : fini la lenteur des tribunaux, l’inefficacité des policiers, les lieux d’incarcération, désormais, la France est une prison généralisée, à l’intérieur de laquelle sont cachés des centres de liberté, pour la poignée de citoyens modèles.
J’ai entendu parler de ces centres, je les cherche, pour y mettre ma famille à l’abri.
– Les centres de liberté n’existent pas, me lance Tor, un ami d’enfance.
– Je suis sûr que si, dis-je. Le fichier crypté contenant un projet de loi que nous avons retrouvé dans l’Assemblée Nationale est formel : dix centres étaient prévus.
– Ecoute Reddit, je veux bien entendre tes arguments, mais cette histoire est une connerie, tu vas te faire dézinguer avant d’avoir quitter le village.
– Je dois tenter le tout pour le tout.
– On peut peut-être aller voir Marco, lui dire que t’as merdé, que tu t’excuses, que cette histoire de drogue est un malentendu…
– Tu connais Marco aussi bien que moi.
– J’ai pas dit que c’était gagné.
– Alors laisse moi tenter ma chance.
J’attrape mon paquetage, mes armes, et je prends une dernière fois mon ami dans mes bras.
– On se reverra peut-être, conclus-je.
– J’en doute, lâche-t-il avec un sourire teintée de tristesse.
Qu’importe la souffrance, les risques, ma décision est prise.

Jezell ouvre la marche, le bébé dans les bras. Je surveille les environs, un flingue dans chaque main. Au moindre mouvement, je ferai feu, sans même chercher à comprendre. Ma détermination doit se lire sur mon visage, car depuis trois heures que nous marchons, personne ne s’est dressé face à nous.
– Reddit, tu es certain de l’emplacement du centre ?
– Non, nous allons passer par le conseil régional. Il parait qu’il y reste de vieux ordinateurs.
– Et t’espères trouver une adresse ? Sérieusement ?
– Qui sait.
Lorsque la nuit tombe enfin, après des heures à user nos semelles sur le bitume perforé par les racines d’arbres et la terre, nous lus posons en retrait de la route. Jezell donne le sein au petit tandis que j’accomplis un rapide repérage. Rassuré par le calme apparent, je propose à Jezell le seul plan possible :
– On va se coucher là, et faire des tours de garde.
– Très bien, répond-elle, doutant du réalisme de toute cette histoire.

Nous marchons la journée suivante, et arrivons devant la dépouille d’une ville dont j’ignore le nom. Je sais que le bâtiment du conseil régional se trouve ici, mais je ne peux pas risquer la vie de Jezell et du bébé. Je lui demande de se cacher, le temps que j’accomplisse ma recherche. Elle accepte, le regard plein de doutes.
Qu’elle ne me fasse pas confiance me blesse, même si je sais qu’au fond, toute cette histoire est très risquée.
Je la laisse là et fonce au milieu des immeubles délabrés. Traversant des pièces aux murs partiellement effondrés, choisissant les petites ruelles, je progresse discrètement, loin des autochtones qui se baladent armes aux poings.
Il me faut une heure pour me retrouver face aux murs de verre du conseil régional. Là, des gardes tiennent la porte d’entrée. Le caïd du coin a choisi cet ancien symbole de la République pour assoir son pouvoir sur la ville. Ce sera plus coton que ce que j’imaginais.
Je contourne le bâtiment et mes craintes sont confirmées : impossible d’y entrer. Je vais devoir soit passer par les airs, soit par le sous-sol. Les égouts.

Ramper, ignorer l’odeurs, le contact gluant, le froid, tendre l’oreille, surveiller l’obscurité, vérifier les armes, puis recommencer, jusqu’à la porte technique, qui donne sur le sous-sol. Tenter de baisser la poignée, entendre le grincement du métal, la pousser, faire encore plus de bruit, se jeter dans un coin d’ombre, ne plus respirer, écouter, attendre.

Je grimpe l’escalier de béton qui donne sur le rez-de-chaussée, un rez-de-chaussée occupé par des molosses sur-armés. Ne pas s’attarder. Je me faufile, longeant les murs, jusqu’à l’escalier qui mène aux étages. Se dépêcher. Je progresse rapidement, jusqu’au troisième, où j’entre, au hasard. Là, des anciens bureaux. Au fond, des ordinateurs entassés. Enfin un peu d’espoir. Je rampe jusqu’au tas technologique et farfouille jusqu’à tomber sur un portable. J’appuie sur le bouton On et chance extraordinaire, il démarre.
Windows XP. Damned. Pas de mot de passe. Cool. J’entre dans « Mes documents » et je vérifie la liste des fichiers. L’un d’eux se nomme bien « Centres 2025 ». Je clique. La page apparait :
« Suite aux recommandations du président Obertone, les centres de tri seront présents dans chaque région, ils assureront la validation génétique des citoyens. Toute anomalie physique ou morale provoquera le déclassement du citoyen en sous-socialisé de niveau 1. Il est prévu que ces individus de niveau soient libres, mais confinés au seul territoire français ».
Je parcours rapidement le document pour en arriver au pont crucial :
« Pour les citoyens les plus fragiles, ils auront à leur disposition un centre de traitement final. »
Je n’ose comprendre. Je poursuis la lecture et mes doutes se confirment. Les citoyens, ces gens moraux et bien faisant, ont eu à disposition des centres de suicide.
Ainsi c’est ce que sont ces centres de liberté.
J’en lâche le clavier.
Et tandis que j’accomplis le chemin inverse, tout aussi discrètement, mais pleurant à chaudes larmes, Je me dis que finalement, cette solution est peut-être la bonne. Je mentirai à Jezell. Et j’emmènerai bien ma famille loin de toute cette violence.

Données techniques : 
Ce livre a fait le buzz, mais il retombé un peu dans les oubliettes depuis Trierweller, et Zemmour. Toutefois, son contenu choque, remue les tripes, mais, il ne faut pas se tromper, il est relativement orienté.
Werber disait (ouais c’est un grand philosophe qui s’ignore, mais on en reparlera quand sa religion deviendra religion d’état) : « lire des trucs sales vous sali » et bien ce livre en est l’exact incarnation. Au sortir de sa lecture, on se sent sale, on se sent victime d’une inception dégueulasse, et il faut un certain temps pour s’en remettre.
À tout ceux qui l’ont lu, je vous invite à écouter ce générique 18 fois !
http://www.youtube.com/watch?v=Xjv57gSE5gQ

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