Une histoire française

Ceci est une fiction, pour les parties fictionnelles

2020 et des brouettes. L’équipe est fébrile. Recevoir Alban Lenoir inquiète les gamins. Le mandat de recherche international, sa fuite perpétuelle depuis 2015, depuis la non-sortie de son film, a marqué tous les esprits. Depuis, pas un jour ne passe sans qu’un distributeur ne retire de son catalogue un film. Tout y passe : de Start Trek trop « Farwest » et donc anti-sioux, à La planète des singes, trop subservif, sans parler de Jurassic Park, passé au crible par WWF. Les dvdthèques fondent et la VOD ne propose plus que Louis la brocante – les épisodes les moins violents. Nous risquons gros à le recevoir, à revenir sur ce film, sur cette auto-censure, mais en bon enfant de Mediapart et de Nul part ailleurs, je me devais de mettre les pieds dans le plat.
De Caunes étant pris, Gildas décédé, je me suis retrouvé avec le sujet sur les bras. Retrouvé est bien grand mot ; retour en arrière :
– ianian, tu fous quoi cette semaine ?
(C’est mon agent littéraire, depuis mes derniers succès, je m’en suis offert un. Il joue le rôle de coach, de conseiller et de commercial. C’est pratique et on s’y fait vite en fait)
– Rien, je suis sur des manuscrits qui avancent pas.
(En tant qu’agent, il devrait le savoir… mais passons)
– Alors j’ai un truc pour toi ! Tu t’y colles now !
(Il n’a pas son pareil pour me vendre des projets pouraves)
– Ok, ok, je suis bonne poire.
Sur le coup, il a assuré : il m’a dégoté une dizaine de stagiaires journalistes (qui ne seront pas rémunérés, c’est certain, mais qui ne loueront pas mon bureau pour bosser – je ne suis pas la SNCF tout de même !). Ils ont cherché Alban, Diastème, à travers le Net, à travers le monde aussi. Et ils ont réussi. Même si au début, c’était pas gagné ; autre retour en arrière : les stagiaires devant la bande annonce (oui les double double point c’est moche, m’enfin j’ai trouvé mieux) :
– L’acteur, là, c’est le marrant de… ? Il avait pas des cheveux avant ?
– Si, je le reconnais, c’est celui qu’était dans Un gars une fille !
– Dites donc les stagiaires, que je leur ai dit, vous ne connaissez pas Alban Lenoir ?
– Si, mais si… Il a joué dans la French !
– Dans le Doctor !
Ils étaient vraiment nazes, mais après un bon topo et quelques jours de recherche, ils sont devenus top, carré, pro quoi (doit y avoir des « s » dans les adjectifs précédents, mais lesquels… mystère…).
– Maintenant c’est bon ? leur demandé-je.
– C’est bon chef !
– Et lisez moi vos notes, insisté-je. On est pas chez Ruquier ici.
– C’est marrant que vous parlez de ça parce que moi, justement, je comptais…
– Moix !
– Ouais ? répond-il.
– On t’a pas sonné. Alors cet Alban, râlé-je, il arrive quand ?
Deux heures plus tard en fait.
Face au lascar, je n’en mène pas large : il a fait beaucoup de sport et sa carrure musclé-sec impressionne mon muscle-gras. Je lui propose une boisson protéinée, il préfère un café. Ok. Puis nous en venons à l’interview.
– Alban Lenoir, commencé-je.
– C’est moi.
– Je suis touché.
– C’est pas moi, m’assure-t-il.
– Je veux dire, je suis content de vous rencontrer. Je vous aime beaucoup.
– Pardon ?
– Non je veux dire, bafouillé-je, je vous apprécie en tant qu’acteur. Tain c’est compliqué. On se tutoie ? On se tutoie.
– Si tu veux.
– Commençons. Tu es chauve.
– Oui.
– Moi aussi.
– Oui.
– C’est… bizarre.
– Non.
– Non ?
– Plein de gens sont chauves.
– C’est vrai.
Silence. Ça commence mal. On est mal à l’aise tous les deux. Il faut reprendre.
– Alban Lenoir, c’est un nom de scène ?
– Oui, reconnait-il.
– Alba, blanc, Lenoir, noir… Pourquoi ce nom ?
– J’étais fan des Inconnus.
– Je vois, dis-je. C’est original comme hommage.
– D’ailleurs t’as un p’tit côté Bourdon…
– Mer… ci… (pas sûr que ce soit flatteur, faudrait que je lui demande le Bourdon de quelle époque) Mais reprenons la question qui nous questionne : En 2015 vous étiez l’acteur principal du film Un Français : https://www.youtube.com/watch?v=LloZ9Uq8pgE
– C’est exact.
– Ce film a été scénarisé, produit, co-produit, comme tous les films.
– C’est exact, répète-t-il.
– C’est perturbant toutes ces réponses un peu courtes. Tu ne pourrais pas délier un peu.
– Non.
– Ok. J’enchaine alors… Le film arrive chez les distributeurs et là, c’est le drame : http://www.diasteme.net/2015/05/25/un-francais-4/
– On peut pas dire ça, juste que le distributeur a pris peur.
– Ce qui m’interroge c’est la raison, interviens-je. Le film parlait de skin, de racisme, de l’envie d’en sortir, de se racheter, de changer de vie.
– Entre autre oui. Tu l’as vu ?
– Non, depuis cette affaire, il est classé « Oeuvre dangereuse ».
– Comme Rabbi Jacob.
– Comme Rabbi Jacob, approuvé-je. Ce que je pige pas, c’est quelle peur a motivé cette non-distribution. Je veux dire, les skins, c’est pas le groupe politique le plus important, y avait un truc spécial ? Des images choquantes comme dans un Gaspard Noé ?
– …
– Non, pas comme dans un Gaspard Noé, mais quoi alors ?
– Chai pas, d’autant que le thème avait déjà été porté à l’écran. Je pense à notamment :
https://www.youtube.com/watch?v=ZmSPND_VCU8
– C’est cool ces liens quand tu parles.
– C’est le futur, dis-je.
– Classe, reprend Alban. En fait, tu penses à ce film parce que t’as pas vu Un Français.
– Forcément il est interdit.
– Avant il y avait eu d’autres films sur le racisme, pense à cette liste : http://fr.wikipedia.org/wiki/Catégorie:Film_sur_le_racisme
– Putain y a Hairpsray ! http://www.imdb.com/title/tt0427327/
– Meu non bougre d’aculturé, c’était ce Hairspray http://www.imdb.com/title/tt0095270/
– Ah ok, dis-je. J’aimais bien la comédie musicale… Revenons en au film et à la « PEUR » ! La suite ?
– Le film ?
– Le thème, précisé-je.
– Ok, aucune idée. Juste elle s’est propagée.
– Mais faut bien une source. Je veux dire, on peut pas avoir peur de quelque chose sans raison.
– Bin si.
– Bin non.
– Bin si.
– Bin non.
– Bin, t’as peur des araignées ?
– Bin oui, réponds-je.
– Pourtant c’est gentil une araignée. On peut la carresser, la bouffer même…
– Ouais mais c’est moche, insisté-je.
– Oui mais voilà, c’est irrationnel.
– Pas faux.
Silence pendant lequel je réfléchis à toutes ces bébettes qui m’effraient sans raison. Et là j’y pense ! J’ai peur du noir ! Comme tout le monde ! Sans aucune raison. Et je fais le lien ! LE LIEN !
– Je sais pourquoi ce film leur a fait peur ! m’écrié-je.
Alban me considère et me questionne :
– Qu’est-ce que tu me racontes là ? (avec la voix d’Arnold, ou de Willy, putain je sais jamais qui était le petit…)
– Ils n’ont pas eu peur du film, ils ont eu peur du NOIR !
TADAAAAAAAM !
Alban ne tombe pas à la renverse foudroyé par mon brillant intellect.
– Qu’est-ce que tu me racontes là ? (je crois que c’est Arnold en fait)
– Ils ont eu peur du noir, Lenoir, tu piges ?
– Répéter une troisième fois la même question est assez lourdingue. Traduis moi ça siteuplé.
– C’est toi qui leur a fait peur, avec ton nom obscur !
– Tu veux dire que cet hommage aux Inconnus ?
– A provoquer la mort du Cinéma en moins de 5 ans.
– …
Nous prenons conscience de la raison de cette apocalypse. Dur.
– On voulait juste un film engagé… qu’il ajoute.
– Mais t’as tout bousillé. Je suis désolé, avoué-je.
Alban se met à pleurer devant les lignes qui suivent :
http://www.ecranlarge.com/films/news/940398-un-francais-le-film-choc-de-diasteme-avec-alban-lenoir-prive-de-sortie
http://cinema.jeuxactu.com/news-cinema-un-francais-de-diasteme-fait-peur-aux-exploitants-25895.htm
http://www.lesinrocks.com/2015/05/26/cinema/un-francais-le-film-qui-fait-peur-50-avant-premieres-annulees-11750091/
http://www.20minutes.fr/cinema/1615631-20150526-francais-50-avant-premieres-annulees-peur
http://www.bienpublic.com/edition-dijon-ville/2015/05/26/un-cinema-dijonnais-se-bat-pour-la-sortie-du-film-un-francais
– C’est vrai qu’ils n’avaient aucune raison d’avoir peur…
Je le prends dans mes bras et le réconforte. Je demande à un stagiaire de nous prendre en photo. C’est pas tous les jours qu’on embrasse le responsable de la mort du cinéma (rôle tenu avant par les enfants qui empêchaient les parents de se rendre dans les salles obscures).
– Allez, sans rancune, ajouté-je.

Deux jours plus tard, tandis que Diastème et Alban sont toujours recherchés par toutes les polices créatives d’Europe, un stagiaire débarque :
– C’est complétement fou ! Le distributeur d’Un Français, c’était Mars Distribution. Et Mars, c’était Canal, et Canal, c’est Vivendi, et Vivendi, c’était un copain du mini-empereur Sarkozy qui le dirigeait à l’époque…
Je pige :
– Tout ça était un complot fomenté depuis le début pour… commencé-je.
– Reprendre la main sur la production artistique. Depuis, la vérification de conformité des films engendrent une production fade qui n’a pour but que de mettre en avant le divertissement le plus vile, les comédies les plus grasses. Le cinéma est redevenu une arme de propagande rigolarde !

Voilà. Tout ceci n’est qu’une minable mise en scène pour dire que ce qui arrive à ce film est grave.
Je souhaite un bon courage à l’équipe et j’espère que tout se terminera bien. Parce que si les éditeurs (bd et romans) suivent, on est pas sorti de l’hostel.

4 commentaires Ajoutez le votre

    1. lilian dit :

      Que la réponse est censée.
      Maintenant, elle part du présupposé que les spectateurs le prendront au premier degré. Faut pas oublier que ça reste un film. Aussi bon ou mauvais soit-il. Ce n’est ni un docu ni une analyse (socio/psycho/historico ou ce qu’on voudra d’autre en « o »)

      1. Xavier dit :

        Nan mais du coup, y’a vraiment eu des avant-premières déprogrammées et l’auto-censure ou c’est les média qui s’emballent comme ils savent si bien le faire ? Entre les sites où les média s’emballent à donf et la réponse officielle du distributeur, j’arrive pas à trouver l’info réelle avec 100% de certitude :-/

        1. lilian dit :

          Je suis resté au blog du réal. Une 50 de déprogrammation et même de non diffusion, par « peur ».
          Les commentaires sous la bande annonce Youtube sont d’ailleurs assez éloquents : pour beaucoup ce film est à prendre au premier degré. Il y a quelque chose à creuser là. Peut-être un prochain article (je me jumonsifie :D)

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