Inutile

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Revoilà un vieux texte. En ce moment je fais le tri, je décortique et je réorganise un peu le blog histoire d’en faire quelque chose d’un peu différent : au bout de 5 ans de joyeux et loyaux services, faut bien évoluer.
Reste que certains textes m’ont fait marrer, ou ont toute ma sympathie. Malgré leur âge avançant, j’en republierai de temps en temps, qu’importe leur taille et n’en déplaise aux speed reader.
Aujourd’hui donc, ressort de mon tiroir virtuel : Inutile. Une petite fiction d’actualité.
Si ça vous parle, laissez un commentaire, abonnez-vous… Ah merde, on n’est pas sou Youtube… Ba heu… Lisez.

## Avertissement : ceci est une fiction fictionnelle, sauf pour les parties véridiques. Fan, kiffez ! (ou pas) ##

Je m’appelle Tommy. Depuis cinq ans, je suis livreur chez UPS. J’ai accepté ce poste parce que je n’ai pas fait de grandes études, et parce que je ne sais pas faire grand-chose de mes dix doigts. Comme disait mon père : « On fait ce qu’on peux ! »
Ce boulot n’a que des avantages : des horaires flexibles, des collègues sympathiques, que je ne croise jamais, ce qui, soit dit en passant, me conviens parfaitement, et une paye convenable. Attention, ce n’est pas le Pérou : aucune promotion, tout juste une augmentation de salaire de temps en temps, histoire de suivre l’inflation. Mais comme je  n’ai ni femme, ni enfant, ça me convient.
Le plus gros avantage, le truc qui tue, c’est que lorsque je parcoure les rues de la ville, j’ai une paix royale. Pas de supérieurs, pas de voisins de bureau, rien, personne. Que moi et la musique.
Il y a quand même un point noir, un petit truc qui m’a chiffonné un temps : le vieux draft. S’habituer à conduire cette antiquité a été un vrai défi. Ce vieux tas de ferrailles a dû vivre plusieurs vies avant d’arriver dans mes pattes. Mais tant que ses moteurs gravitationnels ronronneront, personne à l’atelier ne songera à le remplacer.
Ah, j’oubliais l’uniforme. Pas très saillant. J’ai l’impression d’être déguisé. On est loin de chez Disney, mais quand même, si je tenais le connard qui inventé ces combinaisons de travail, je lui expliquerai ma façon de voir.
Depuis cinq ans, j’ai vu défiler de nombreuses têtes. Tout le monde pense que ce job est temporaire, qu’il n’est qu’un passage vers un monde meilleur, avant une carrière prometteuse. Du coup, ils enchainent les cdd, ce qui arrange le boss. En général, ils finissent par céder au bout de deux mois. Pas motivé les jeunes.
Bon, quand je dis « tout le monde », j’exagère : il y a tout de même une poignée d’ancien, sous diplômé comme moi, qui font parti du décors. Nous sommes un peu l’âme de la boite. En dehors de nous, rien ne semble durer… sauf ce maudit draft.
Une tournée dure en moyenne dix heures. Nous faisons de grosse journée. Sans parler des embouteillages, du déchargement des livraisons et des éventuelles excuses pour le retard. Le retard, c’est notre hantise. J’avais vu ça dans un vieux film, avec Tom Hanks. Dans la vraie vie, c’est bien comme il le montrait. Voire pire. Les retards sont enregistrés par satellites, télétransmis à notre supérieur et gare à celui qui les enchaine : les sanctions vont de la retenue sur salaire, au licenciement. Et l’an dernier, y en a même un qui s’est retrouvé derrière les barreaux. Une histoire de livraison d’organes en dehors des délais. Le patient en est mort. Mise en danger de la vie d’autrui ou homicide involontaire, je ne sais plus. Je n’ai suivi l’affaire que de loin. Ce genre de problème, on évite d’y penser, sinon, on n’entamerait plus aucune tournée.
Ce boulot, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas ennuyeux. Il réserve des surprises, des rencontres, et des aventures. Oui, oui, des aventures. Surtout lorsque quelqu’un reçoit la Lettre. Et ce matin justement, en inspectant mes colis, j’ai trouvé une Lettre.
Les gens ignorent à quoi elle ressemble mais nous, comme nous sommes aux premières loges, nous les reconnaissons du premier coup d’œil. C’est que nous sommes des professionnels.
Bon, pour faire simple, c’est une lettre, toute simple, sans expéditeur, avec un papier dont le grammage est supérieur aux autres. On la croirait presque en carton. Elle est toujours envoyée en accusé / réception. Elle n’est pas collée, comme les vieilles enveloppes, elle est comme d’un seul tenant. J’ignore comme ils font mais le rendu est incroyable. C’est vraiment dommage que le destinataire n’est pas le temps de se rendre compte du soin apporté à cette lettre, même si, au fond, ça ne lui serait d’aucun réconfort.
Au début, je n’y faisais pas attention. J’ai bien dû en distribuer une quarantaine sans m’en apercevoir. On ne m’avait rien dit. Les anciens gardaient ça secret. Je les voyais bien faire des messes basses dans les vestiaires, prendre des douches après leur tournée, changer leurs uniformes toutes les semaines, mais j’avais cru que c’était l’habitude. Puis, j’ai compris le jour où un destinataire a ouvert la lettre devant moi. Depuis, je n’en manque plus une.
Aujourd’hui, le grand gagnant habite 11 Barthelem Street, 150 f. C’est au centre de la ville, dans les beaux quartiers. Ce doit être un de ces petits roquets en costume cintré, un brin hyperprotéiné, un peu alcoolique, zesté de drogue, qui s’emmanche des poulettes de luxe, le genre de connard qui profite de la vie sans se soucier du lendemain. Il aurait peut être dû.
Il s’appelle Marcus Gaem. Nom bizarre. Prénom pompeux. Qui aujourd’hui s’appelle Marcus ? Les bourgeois qui cherchent à donner de grands airs avec des prénoms à consonance romaine. Prétentieux. Ca n’en sera que plus facile.
J’ai la Lettre sur le tableau de bord. Je n’arrive pas à penser à autre chose. C’est à peiné si j’entrevois les feus de signalisation. Dommage qu’il n’y ait pas le pilote automatique comme sur les derniers modèles, j’aurais pu me préparer tout en roulant.
Je traverse la ville. Comme je m’y attendais, le quartier sent l’argent. Les encostumés remontent les trottoirs au pas de course pour rejoindre leur bureau, leur pc, leurs affaires. Avec un peu de chance, demain je reviendrais pour l’un d’entre eux.
Je gare le draft sur une place livraison. S’agit de plus déconner là. J’attrape le flingue et le body bag dans la boite à gant, les enfourne sous ma combinaison, histoire d’être discret. Manquerait plus que la Police me tombe dessus.
Lettre en main, je pénètre le hall de l’immeuble, un endroit vide, recouvert de marbre, parsemé de fleur exotique. Classique. Je prends l’ascenseur.
Un des avantages dont j’ai oublié de parler jusqu’à maintenant, c’est qu’en travaillant pour UPS, personne ne se méfie de vous. Tout le monde reçoit des colis. Avec les achats en ligne, les courriers en recommandé, on nous voit partout. Nous faisons comme parti du décor. Il suffit qu’un curieux aperçoive le sigle de l’entreprise pour qu’il se détourne. Même la couleur de l’uniforme, cet espèce de marron sombre, nous rend invisible. C’est humain, j’en veux à personne. C’est même plutôt pratique.
Je profite de la montée pour abaisser la sécurité de mon arme. Ce vieux pistolet, je l’ai trouvé dans un dépôt vente miteux non loin de chez moi. Le vendeur me l’a présenté comme un surplus de l’armée, fiable, pas cher, bref, que des qualités. Je ne nie pas ses arguments, mais il avait oublié de dire qu’il était bruyant. A chaque tir, j’ai l’impression de m’arracher les tympans. Je devrai acheter des boules quiès.
Les portes s’ouvrent sur un couloir dont le sol est tapissé, les murs recouverts de papiers peints délicats et le plafond décoré par des moulures au style ancien.
Dommage de saloper tout ça.
Cinquième porte à droite. Je sonne au visiophone.
Le visage du destinataire apparaît. Il est comme je me l’imaginais.
– C’est pour quoi ?
– Un recommandé m’sieur.
– Je vous ouvre.
Les verrous sifflent, la porte coulisse dans le mur et Marcus apparaît, en chair et en os. Je lui tends le reçu. Il le signe. Je lui donne la Lettre.
– Ca vient de qui ? demande-t-il.
– Aucune idée.
Faut bien lui mentir pour ne pas gâcher l’effet de surprise.
Il déchire l’enveloppe, la déplie et lit à haute :
– Monsieur, suite à une plainte déposée à votre encontre dans notre service le 14 février, et conformément à l’article 233 du Code Civile, nous avons enquêté sur vous durant ces deux derniers mois. Suite à cette enquête, il apparait que les pièces fournies par le plaignant sont exactes et que sa plainte est justifiée. Monsieur, en vertu de l’article 748 du Code Civil, j’ai donc l’honneur de vous déclarer d’Inutilité Publique. Veuillez agréer…
Il s’interrompt.
Je le braque.
Il a compris.
– Combien voulez-vous ? me demande-t-il.
– Si vous saviez combien le gouvernement offre pour le corps d’un inutile.
Je tire.
La balle lui perfore le front, traverse la cervelle, avant de ressortir par l’arrière du crâne. Des morceaux d’os s’envolent, des filets jaunes et rouges giclent aux alentours, et lorsqu’il s’effondre, son cerveau commence à s’écouler sur le sol.
Je vérifie mon uniforme. Toujours nickel.
Aujourd’hui est une bonne journée.
Je le ramasse, l’ensache et vais le livrer au service des encombrants. Formulaire rempli, je n’ai plus qu’à filer au bureau des inutiles, histoire de valider mon acte.
En chemin, j’éclate de rire en repensant à ma dernière phrase : « Si vous saviez combien le gouvernement offre pour le corps d’un inutile ».
Elle est bien bonne.
Tout ce que ça me rapporte, c’est la certitude d’être utile. C’est déjà pas mal : ça m’évitera de finir comme toi, Marcus, dénoncer par une ex, largué un 14 février.
Ah Marcus, t’as vraiment merdé.

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