World of Candy Crush

Ce texte est dédicacé à tous ceux qui prennent les transports en commun, et qui n’en peuvent plus de voir ces zombies massacrer des bonbons à longueur de mois.
Ce texte est aussi un hommage à 1984, et plus récemment à 2084. Entre Big brother et Yola, il existe une troisième voix, celle du fascisming (le fascisme gaming, ou ludique – si tu arrives à la dire sans balancer ta salive sur ton voisin, tu mérites tout le bonheur du monde).
Ce texte est surtout un bisous à Stéphane Gallay, dont l’excellent article ici m’a permis d’écrire ce qui suit.
Je ne sais pas si c’est réussi, mais c’était un exercice de style assez intéressant, qu’il faudra approfondir.

## Avertissement : ceci est une fiction fictionnelle, sauf pour les parties véridiques. Fan, kiffez ! (ou pas) ##

– C’est quoi ton score ?
– 78327.
– La vache ! Tu joues nuit et jour !
– Ouais y a de ça.
D’ailleurs, en cet instant, je joue encore. Depuis le début de la conversation, j’alternais les coups d’oeil entre Maude et mon smartphone, mais ce niveau 599 m’accapare totalement. Du coup, je m’en tiens aux banalités d’usage :
– Et toi ?
– Toujours pareil : niveau 372. Y a un passage compliqué, quand le bonbon tueur débarque et qu’il te reste que trois coup pour finir… T’aurai pas un conseil ?
– Hum, ouais. Pas facile.
J’ai réussi quelques coups. La grille de jeu explose derrière des effets multicolores. Il me reste encore 7 coups avant la fin de la partie. 7 coups avant le niveau 600. Si je me loupe, je devrai me contenter d’amasser des points pour le valider, ce putain de niveau 600.
– Je vois bien que je t’ennui. Je vais te laisser.
– Sans problème…
– De toute manière nous avons « échangé » plus que nécessaire.
Je ne l’écoute déjà plus, focus sur mes 5 coups.
– Merci pour les 200 points, me lance Maude avant de sortir du café.
Pause.
J’ai besoin de prendre du recul, de poser mes yeux sur autre chose le temps que mon cerveau se mobilise à nouveau.
– Un café monsieur ?
Le serveur me reluque depuis un bon moment. Il a pigé que j’étais un high level.
– Bonne idée.
Etre high level est une putain de responsabilité : je suis une source de points pour ceux qui m’entourent, qui m’envient, qui m’épient. Je leur permets d’en gagner :
– chaque fois que je m’entretiens avec eux : je leur fais gagner des points, à condition qu’ils soient d’un level intermédiaire, sinon, c’est moi qui en perd (objectif étant que tout le monde grimpe dans le jeu),
– chaque fois que j’achète quelque chose, le vendeur, ou le serveur dans ce cas, récupère 20% de comm (c’est leur salaire en quelque sorte ; pour les autres métiers, les points sont définis en fonction de l’emploi et du temps passé à l’effectuer),
– chaque fois qu’ils se montrent serviables, cordiaux ou seulement polis avec moi (l’objectif étant d’adoucir les rapports entre les gens).
Au final, tout le monde est gentil avec moi. Même si, au fond, je ne suis pour eux qu’une réserve à faucher.
– 50 points.
A l’inverse, ils peuvent m’en piquer :
– chaque fois que je me comporte de manière inadéquate (geste déplacé, haussement de voix)
– chaque fois que mon vocabulaire dérape (insultes)
– chaque fois que je m’exprime de manière négative (critiques trop acerbes envers quelqu’un ou quelque chose).
Résultat, ils me scrutent sans cesse, à l’affut du moindre faux pas.
– Merci.
Le café est bien serré, sans sucre. Ce serveur mérite sa comm. Je la valide sans soucis.
Je me frotte les tempes, un poil douloureuses. Faut dire, depuis trois mois, je n’arrête pas de jouer. Atteindre le niveau 600, c’est franchir un checkpoint de ouf ! Déverrouiller des possibles qu’on attend depuis longtemps avec Zélia, ma femme. Enfin, ma concubine. Car malgré les points bonus que nous rapporterait un mariage en bonne et due forme, nous préférons nous laisser le temps. Nous nous trouvons encore trop jeune. Mais il faudra y penser car passer 35 ans, les malus célibat tomberont tous les ans. -10 000 les cinq premières années. -50 000 les suivantes. Une histoire à perdre des niveaux comme un cinglé.
– Niveau 600 ? reprend le serveur.
Attention. Ne pas montrer sa fatigue, se montrer cordial, et surtout, ne parler de rien.
– Niveau 600, admets-je.
– Vous ferez quoi si vous l’obtenez ?
La réponse que tout le monde attend est un rêve familiale, bien dans les clous.
– Un trois pièces près de la Tour Eiffel.
– Les taux des prêts accordés au niveau 600 sont vraiment avantageux.
– Sans parler de pouvoir prétendre à un emploi de niveau équivalent.
– Forcément. Vous avez des enfants ?
La question du renouvellement est déterminante. Ce serveur me prend pour un bleu ou quoi ? Tout le monde sait que la Guilde veut voir son nombre de gameriens grandir.
– Pas encore.
– Mais vous en souhaitez ?
Il insiste le bougre…
– Comme tout bon gamerien, conclus-je.
Il sourit.
Un doute m’assaille : ai-je été trop sec ? Ai-je fais preuve du moindre écart aux règles du jeu ?
Non, son sourire m’a l’air sincère.
– Bonne chance alors.
Il fait demi tour et retourne derrière le bar. Une notification m’avertit : -200 points. Le salaud, c’est un low level ! Avec son sourire et ses bonnes manières, il vient de me vampiriser profond.
Reprends toi.
5 coups.
5 petits coups pour changer de vie.
Respire.
Retrouve ce calme qui t’a permis de progresser jusque là.
5.
Allez, on s’y remet.
4.
Le niveau 600 ouvre les portes sur les suivants.
3.
A partir du 800 on peut devenir cadre de la Guilde. Diriger des choses, des gens, et gagner tellement de points avec son travail que retrouver les low level est impossible.
2.
Atteindre les 1000 est un rêve ultime, celui qui vous propulse au delà du jeu, dans une vie à points infinis. Plus de contraintes, plus d’obligation de jouer, de respecter toutes ces règles. La liberté quoi.
1.
Mais avant ça, il me faut en finir avec ce…
0.
L’écran s’illumine, vibre, les bonbons disparaissent tous et s’affiche en gros, en lettres dorées et clignotante : LEVEL 600.
Je fais enfin partie des bons.
Des larmes.
La fatigue des ces derniers trois mois retombe.
Je me laisse m’effondrer sur le dossier de la chaise, les yeux toujours rivés sur la notification multicolore.
J’y suis parvenu.
J’ai réussi.
Je suis devenu quelqu’un.
Je me suis débarrassé de cette malédiction familiale. De l’ombre de mon frère. Ce vaurien de frère, qui s’est contenté durant toute sa vie d’un niveau 10. Il aurait dû m’écouter, jouer plus, s’investir plus, mais non, lui, il voulait hacker le système, vivre en dehors, il n’a pas compris combien la liberté était dans le système justement.
Le jeu c’est la liberté.
Il a l’air malin dans sa cellule, avec ses grands idéaux.
Dire qu’il est tombé au niveau 0.
Quelle honte.
Non mais quelle honte.
Une honte de -35 000 points.
Un malus familial dont je viens enfin de me libérer.
– Jeune homme, un autre café.
Qu’importe s’il me pique quelques points. Aujourd’hui, c’est ma tournée.

6 commentaires Ajoutez le votre

      1. Alias dit :

        Oui, je m’en doutais un peu, mais je voulais faire mon Vieugeek™: j’y ai joué en arcade, à l’époque. 🙂

        1. lilian dit :

          en quoi ? 😀

          1. Alias dit :

            Un truc qui se payait en sesterce. 😉

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