MinD Block

J’ai lu ce super article : http://www.franceculture.fr/emissions/la-revue-numerique/votre-attention-est-rare-et-chere et je me suis dit que l’approche, la vision sociologique du calme, du temps de concentration, n’était pas si loin de ces écoles pour riches, complètement déconnectées. Et là je me suis dit que peut-être, peut-être qu’une nouvelle aristocratie est en train de voir le jour, une aristocratie possédant la capacité à se concentrer longtemps, à s’investir sur du long terme, à se protéger de toutes ces sollicitations à la fois jouissives mais contreproductives, une aristocratie de l’esprit, du savoir qui conserverait pour elle les meilleurs postes, les emplois les plus qualifiés, tandis que la masse serait occupé à tweeter des lolcats et des gifs amusants.
J’ai pris le prisme de la pub, mais d’autres auraient pu servir.
Enfin rassures-toi, tout ceci n’est pas en train d’arriver.
Tout ça ce n’est qu’un texte fait pour te divertir, et te détourner un peu plus de ton temps de vie !
Enjoy !

## Avertissement : ceci est une fiction fictionnelle, sauf pour les parties véridiques. Fan, kiffez ! (ou pas) ##

J’attrape une dernière cigarette pour me calmer les nerfs. La fumée ne changera rien au problème, c’est juste une sale habitude, qui remonte à l’époque où l’on pouvait encore fumer, sans risquer la taule.
Inspiration, expiration.
Je ferme les yeux pour en profiter, pour imaginer des trucs agréables, pour ne plus penser en fait. Un jour, ils interdiront l’imagination, car au fond, ce qui les intéresse, ce n’est pas nos rêves, ni nos aspirations, non, leur seul intérêt réside dans ce qu’on achète.
L’achat comme raison de vie, comme chemin vers le bonheur,
l’achat comme but final, comme objectif ultime,
l’achat comme Dieu, et l’argent comme prophète,
avec derrière toute la chaine de servitude qui en découle : le crédit, l’emploi etc.
Mais acheter quoi ? Quel produit ? Quelle marque ? Quelle merdouille inutile plutôt qu’une autre ? Comment choisir ? Par quel…
– Bon, t’es prêt ou bien ?
On me laissera jamais divaguer en paix.
– Je le suis.
J’attrape mon sac-à-dos. Brahim prend un dernier verre d’eau et nous laissons l’appartement, direction le métro.
Sur les trottoirs, les animations colorées s’excitent partout où je regarde. Leurs jingles résonnent dans mon crâne. Les produits se succèdent tandis que nous marchons vite, pour foncer vers les quais.
On les rejoint rapidos, toujours poursuivis par les messages criards qui cherchent à attirer notre attention, avec leur maudit bouton virtuel « Buy ». Quelle horreur.
Dans le wagon, plus personne ne lit. Tout le monde suit des fils d’actualités, ou joue, sur leur smartphone, des pubs s’affichant en pop up virtuel autour de leur appareil. Je ne les vois pas, je les devine. Les seules que je visualise me sont destinées, directement balancées dans le cerveau, histoire que je puisse pas détourner les yeux. Certaines m’appellent, d’autres clignotent, toutes les techniques d’attention sont mises en oeuvre pour m’alpaguer. Matraquage incessant. Bourrage de crâne forcé.
– Encore deux stations.
– Ok.
Y a moyen d’échapper à cette marée de conneries, il faut payer un abonnement au prix fort. Seuls les riches peuvent en profiter. Seuls les riches ont le droit au calme ; eux seuls peuvent jouir de leur « temps de cerveau disponible ».
Pour les autres, c’est la cacophonie constante. L’abrutissement perpétuel. La dictature du consumérisme.
– On y est, annonce Brahim.
Il est détendu. Il est loin de tout ça. Je l’observe et un pub pour une boisson énergisante prenant place sur son t-shirt.
Lorsque les portes s’ouvrent, il se faufile entre les gens. Je le suis comme je peux, avec ma silhouette ronde et vieillissante.
– Ça fait quoi… après ?
Il ne me lance même pas un regard, il poursuit, se contentant d’un haussement d’épaule.
On remonte la rue. Cette fois, on me propose des voitures, un ordinateurs, un menu italien et un nouveau smartphone. Une liste sans fin.
Arrivé devant l’immeuble, il compose le code, la porte s’ouvre. Il entre et me tient la porte.
Une bouffée d’inquiétude me reprend. Je me force à inspirer, expirer, avant de m’engager à mon tour.
– Tu as viré l’argent ? demande Brahim.
– Pas encore. Je comptais le faire après avoir vu le docteur.
– Hum. Très bien.
Ici, pas d’ascenseur, Brahim emprunte l’escalier. Je crois qu’il avait parlé du cinquième étage, ou du sixième… C’est que j’ai plus vingt ans…
Au regard de mon activité physique, des bouteilles d’eau se succèdent, puis des barres énergétiques, enfin, des compléments alimentaires, « à consommer avec modération ».
Les publicitaires ont pas poussé le cynisme à me proposer un cercueil, une couronne… Pourtant ils ont accès à mes stats vitales. Ils pourraient. Mais il doit y avoir une sorte de code de déontologie, une limite à ne pas dépasser.
À moins qu’au regard de ma santé, ils envoient ces pubs à mes enfants… Ce qui serait malin, car un mort n’achète plus. Tout au plus il continue de rembourser ces crédits sur ces économies, ou grâce à ces descendants.
Sixième étage. Je respire à peine, les poumons en grève, le coeur en déroute, je dois prendre appuie contre le mur pour ne pas m’évanouir. Quelle déchéance la vieillesse !
Brahim sourit toujours, avec cet air bienheureux, mais pas niais.
Il frappe à la porte.
La poignée s’abaisse vivement et nous entrons dans l’appartement.
Un homme en blouse blanche se tient droit, les bras croisés. Il doit avoir la cinquantaine. Cheveux rasé, barbe blanche, visage ridé, la vie semble lui avoir aspiré toute son énergie, l’obligeant à se ramasser sur lui-même pour survivre.
– Monsieur, dit-il.
– Docteur.
– Vous êtes prêt ?
– Je crois oui.
– Je vous réexplique ce qu’il va se passer, vous me direz si vous êtes toujours d’accord.
– Pas la peine, je suis d’accord. Je n’en peux plus de tous ces…
Je ne trouve plus mes mots faute au lapin hystérique qui s’affiche sur sa blouse, me proposant des céréales au chocolat.
– Je comprends, conclut-il.
– Il a pas encore payé, lui annonce Brahim.
– Ce n’est pas grave, on s’occupera de ça après.
On se dirige vers le salon. Là, un fauteuil énorme m’attend. Derrière le dossier, tout un système électronique ronronne. Aux pieds, d’épais câbles électriques courent en tous sens. Sur un petit plateau posé sur l’accoudoir se trouve un pistolet à seringue. Le liquide à l’intérieur est d’un jaune pétant.
Cette fois, c’est une marque d’ameublement suédois qui m’assure que je serai mieux assis sur un de leur nouveau modèle.
– Prenez place. On s’occupe du reste.
– Docteur…
– Quoi ?
– Cet implant, il est vraiment efficace.
– Il l’est, assure-t-il.
Puis il se penche et plonge son regard dans le mien :
– Il l’est tellement qu’il faudra vous supporter le calme, le silence.
– C’est tout ce que je demande.
– Vous avez oublié due que c’était, mais vous comprendrez ensuite.
Alors que je cherche à me rappeler comment c’était avant que la pub n’entre dans ma tête, c’est à dire avant que j’atteigne la quarantaine, le docteur colle son pistolet contre mon cou.
– On se revoit dans l’autre monde ! me lance-t-il.
Puis il tire.

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