Sans-patrie

Le taf, c’est raconter des jolies histoires, ou des histoires sympa, ou juste des trucs divertissants. Puis y a des fois où on se dit qu’on pourrait quand même balancer un truc avec un peu plus de fond.
Ceux du fond de la classe râlent déjà : ouais, on a besoin de rire, de se divertir, de se changer les idées. Ok. Mais on peut aussi raconter ce qui nous touche.
Ces derniers temps l’actualité me fait un peu halluciner. Je ne savais pas trop comment y aller, ni quoi raconter, et je suis tombé sur ce texte de Kylie Ravera. Déjà petit bravo parce qu’il est très bon (je t’invite à le lire). Et qu’il m’a servi (modestement) de déclic.
J’y vais donc de ma petite participation.

## Avertissement : ceci est une fiction fictionnelle, sauf pour les parties véridiques. Fan, kiffez ! (ou pas) ##

« La loi a changé, et avec elle, c’est la République qui a changé. »
La télé crache son flot habituel d’immondices, prononcées par des vieux en costume, assis autour d’un plateau multicolore. Les tronches sont graves, les voix aussi.
« Modifier la constitution et le droit international pour étendre la déchéance de nationalité nous a fait entrer dans un monde nouveau. »
Ils sont tous blancs, la cinquantaine, soixante ans max. Bien coiffés, bien rasés, presque copiés collés. Leurs visages propres, sans marque, sans bouton, presque photoshopés. Leur peau est maquillée, pour leur filer bonne mine, pour donner à leurs propos un semblant de vérité.
On croit plus facilement les gens beaux. C’est humain. Mais crétin.
« Tout comme la carte de séjour a créé les sans-papiers, ce nouveau contexte législatif va engendrer une nouvelle espèce d’homme : les sans-patries. »
Et au milieu de ces bourgeois gentilshommes, un éclat d’intelligence. Une voix qui annonce ce qui va arriver. Ce mec a eu un pressentiment, il a mis les mots justes mais il ne savait pas comment son idée allait s’incarner. Le qui, le comment et le jusqu’où viendront après. Quand il sera trop tard.
Diop jette son mégot par la fenêtre. Avant, ça le faisait rire ; il disait toujours : « En 30 étages ça aura le temps de s’éteindre ! » Et souvent on passait la tête pour vérifier la folle danse de son bout de clope incandescent, puis on se planquait quand le truc atterrissait dans les cheveux d’un gars ou dans le sac d’une nana. C’était qu’un jeu de gosse débile, qui nous faisait marrer, qui nous faisait flipper un peu aussi.
C’était le bon temps quoi.
Maintenant, c’est juste une vieille habitude.
Karim siffle sa huitième bière de la journée. Il est avachi comme une merde et on sent qu’il est détaché de tout. Il nous suit par amitié, sans conviction. Il n’y croit plus. Pour lui, c’est déjà plié. On est fini, bloqué dans un jour sans fin, qui s’étale et pète le crâne. Pour ça qu’il boit, il veut oublier ce présent sans avenir, il veut aussi oublier son passé qui a mal tourné et surtout, il veut oublier ce futur qu’il s’était rêvé. Il voulait faire des études d’économies : Bac, Fac, Taf. Il voulait intégrer des agences genre l’AFD, histoire de se rendre utile, histoire de changer le monde. Il voulait prouver aux autres qu’on pouvait, qu’il suffisait de bosser. Mais il s’est planté. Il a eu que la Bac. Alors forcément, le reste a pas suivi. Il a plus de plan, plus d’envie. Il habite encore son corps mais sans y être vraiment, il le squatte en fait. Et il le remplit d’alcool pour noyer ses possibles impossibles.
– C’est bientôt l’heure ? qu’il demande.
– Ouais, je réponds.
Les trois autres je les connais que de vue. Ils trainaient dans le quartier, sans jamais faire parler d’eux. Ils faisaient partie des murs.
Jusqu’au moment où les murs ont plus voulu d’eux.
– Qu’est-ce qu’il a dit le Belge ? 17 heures ?
– C’est ça.
Sur la table, un pile de faux papiers. On se croirait dans un film ricain où un agent secret agirait dans l’ombre. Sauf que y a pas d’agents secrets, juste des ados paumés, déchus, c’est à dire vraiment dans la merde.
« Et quels droits pour ces sans-patries ? »
Dans la télé, un autre vieux croise les bras et se penche pour chercher ses mots. « Ne relevant d’aucun droit national ou international, on peut supposer que tout pourrait leur arriver… »
C’est ça vieux, tout pourrait leur arriver. Ce qui aurait un double avantage : avoir un moyen de pression contre la populace et avoir un exutoire pour cette même populace. Mais ça, à l’époque, ils y avaient pas encore vraiment pensé.
Tout ce qu’ils voyaient c’était leur protection. Ils criaient sur les écrans à longueur de journée des « Plus jamais ça », des « C’est une guerre totale », et des « Il n’y aura pas de répit ! ». Une parano totale. Ils voulaient combattre des idées avec des ordinateurs, avec des capteurs, avec des algorithmes. Ils voulaient détecter des idées, ils pensaient qu’en surveillant tout le monde tout le temps, ils sauraient qui, quand, comment. Mais détecter leur suffisait pas. Ils ont interdit le fait de parler de ces idées, de les étudier, de s’en moquer. Ils espéraient les effacer, en se disant que ce qui disparait n’existe plus. C’était une connerie : ce qu’on ne voit pas est toujours là, dans l’ombre des réseaux, dans les recoins des cerveaux, bien planqué sous les langues. Elles ont continué à empoisonner des gamins, leurs gamins, des gamins pour qui ces idées avaient un goût sulfureux, parce que interdit.
Du coup, ils se sont radicalisés encore. Déchéances à tout va. Pardon impossible. Rédemption impensable. Sortir des clous était devenu une faute irréversible. Une condamnation intemporelle.
On a touché le fond, quand les gars de la ville se sont regroupés en milice pour nous chasser.
– Il est là, annonce Diop, penché à la fenêtre.
Il a jeté un autre mégot ?
– On décolle !
Tous les six, on attrapent les faux papelards. Au fond de nos sacs à dos, y a des petits flingues, avec des balles spéciales pour les gilets par-balles. Sous nos t-shirts, on a scotché des lames de couteaux, sans le manche. On est prêts à essuyer la merde qui pourrait nous tomber dessus.
Et ces derniers temps, il en pleut des paquets de merde !
On descend les escaliers, on file à travers la cage, le camion du Belge est garé juste devant la porte. Quand il nous aperçoit, il file un coup dans la carrosserie. La porte latérale s’ouvre. On baisse la tête au moment de sortir et on plonge dans le véhicule.
Du bol ! Aucun tire, personne nous a calculé, finalement, ça commence bien.
– On a l’argent, balance Diop au mec qui referme la porte du camion.
– T’inquiète, on fait pas ça pour l’argent.
C’est quand les tirs ont retentit que j’ai capté les deux gars au fond. Pas le temps de penser trahison, connard de Belge, ou échappatoire. Juste la brulure des trous, l’odeur de la poudre, le gout du sang.
Entendre « Crevez sales sans-patries de merde ! » avant de perdre connaissance.
Dans un dernier éclat de lucidité, se demander comment on en est arrivé là.
Puis mourir.

2 commentaires Ajoutez le votre

  1. Un texte très poignant, très humain, dans le fond. Un petit coup de correction supplémentaire serait le bienvenu pour les quelques dernières coquilles, mais très chouette.

    1. lilian dit :

      Merci, je viens d’en corriger quelques unes justement 😉
      N’hésite pas à me les signaler 🙂

      Ravi que ça te plaise 🙂

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