Passeur

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– Votre nom ?
– Farid Zegoudi.
– Destination ?
– La colonie Alpha 33.
– OK. Vous avez trente sept ans, vous êtes dans l’import / export, vous étiez en déplacement lorsqu’on vous a tout dérobé. Abandonné sur un vaisseau usine. Vous avez uploadé les déclarations de vol sur le réseau administratif mais depuis, aucune nouvelle. Vous ne comprenez pas comment votre dossier n’a pas pu être traité en temps et en heure. Vous vous rendez directement à l’ambassade pour…
Plus jeune, je souhaitais devenir auteur. Tous les jours, j’écrivais un peu. Le matin, durant la pause déjeuner, le soir, dès que j’avais un moment, je m’installais derrière mon traitement de texte et je pianotais. Je ne faisais pas de plan. Je n’ai jamais aimé ça. Je racontais à l’instinct. Je relisais à l’oreille. J’épurais au maximum pour que la lecture soit fluide. Puis je relisais une dernière fois.
– Votre nom ?
– Diawara Dia.
– Votre destination ?
– La planète vivrière terra B429, ma mère…
– Peu importe. Vous avez vingt huit ans. Vous êtes un étudiant en ingénierie agroalimentaire. Vous appartenez à cette nouvelle génération qui cherche à mettre en place au niveau national une autonomie alimentaire. Vous étudiez dans le vaisseau hydroponique Sierra IV lorsque les forces AllBio ont débarqué. Vous avez fui au milieu d’un cours. Pendant que vous couriez, les autres étudiants ont été massacrés. Vous avez quitté in extremis le vaisseau grâce à une capsule de survie, juste avant que tout n’explose…
Parfois Je soumettais mes textes à des éditeurs. Parfois, je les autoéditais. Souvent, je les laissais pourrir sur mon disque dur. Trop courts, trop peu intéressants, pas assez profond voire franchement mal écrits, j’ai longtemps laissé des milliers de fichiers à l’abandon.
– Votre nom ?
– Frédérique Tyen.
– Votre destination ?
– La ceinture d’Alpha du centaure. La colonie…
– Ton papa et ta maman ont disparu lors d’une exploration pour minière. Tu n’as plus de nouvelles d’eux. Par contre tu as réussi à joindre ton oncle. Il est ingénieur dans la colonie depuis plus de quarante ans. Il a une femme mais n’a pas d’enfant. Il est d’accord pour t’accueillir.
Les textes édités devaient m’apporter la reconnaissance, un peu d’argent, ils auraient dû me permettre de faire carrière. Mais je n’ai pas eu la chance d’un Stephen King ou d’un Paul Auster : mes textes ne s’écoulaient qu’à une dizaine d’exemplaire. Pas de quoi crâner. Pas de quoi devenir écrivain surtout. Alors j’ai cherché d’autres voies.
– Votre nom ?
– Myriam Nayhin.
– Votre destination ?
– Le vaisseau Médicis B.
– Le vaisseau hôpital ?
La femme acquiesce. Elle place sa main sur son ventre arrondi. Je comprends.
– Votre bébé souffre d’une cardiopathie coronarienne. Il doit être hospitalisé dans les plus brefs délais. C’est le docteur Rezel qui l’a diagnostiqué. Il vous a enregistré dans le système d’opération prénatal. Fille de diplomate, votre prise en charge est total. Le père est décédé lors des manoeuvres pour récupérer la Terre aux rebelles. L’enfant que vous portez est le fils d’un héros de guerre.
Le crowfunding, le financement participatif, les goodies, j’ai tenté plusieurs pistes. Créer des profils, des t-shirt à mon nom, des mugs avec les couvertures de mes oeuvres, rien n’y faisait. Dix euros par-ci. Vingt euros par là. Et toujours ce putain de plafond de verre qui m’empêchait d’entrer en relation avec un grand éditeur, d’être diffuser, d’être en contact avec les lecteurs et donc de les convaincre de me lire. Résultat, il m’a fallu renoncer à ma carrière littéraire. Pour en trouver une plus lucrative.
– Joseph, il en reste encore beaucoup ?
– Douze monsieur.
– Douze ? J’avais dis pas plus de trente par jour. Qu’est-ce que tu crois Joseph ? J’ai mes limites moi aussi !
– Je sais monsieur. Mais ces derniers temps, ils sont vraiment nombreux.
Mouais. Je le connais ce Joseph, avec son air gentil et serviable, ses yeux doux et ses manières délicates, je n’oublie pas combien il monétise nos services, ni combien les autres lui fixent des objectifs toujours plus délirants. Ici, tout n’est qu’une histoire de gros sous.
– Fais entrer le prochain, dis-je.
Et des gros sous, il y en a beaucoup à se faire. D’où l’importance de ce trafic.
Le suivant passe la porte, salut Joseph et vient s’assoir en face de moi. Une fois encore, il s’agit d’un homme entre deux âges, habillé avec ce qu’il a trouvé. Ils viennent tous du système solaire originel. Un endroit abandonné par les grands consortiums depuis que les planètes y sont trop polluées pour faire pousser quoi que ce soit.
Les habitants de cet énorme camp de réfugiés, survivent tant bien que mal, avant de succomber, victime de cancer, de leucémie ou d’autres pathologies liées à la toxicité des sols, de l’air et de l’eau. L’espérance de vie y est de vingt cinq ans. Trente pour les plus solides. Quarante pour les miraculés. Aucun nanotraitement n’y est prodigué, et aucun passeport n’est autorisé. Pour en sortir, il faut trouver un spatiopasseur. Un bon spatiopasseur, pas un de ceux qui vous font grimper dans une navette qui ne franchira même pas l’atmosphère, non, un vrai, qui s’engage à vous déposer en zone de quarantaine, un coin où vous serez pris en charge, ausculter, avant que vos faux profils soient vérifiés. Une fois ces étapes franchies, et avant de rejoindre la partie clean de l’univers, il vous restera l’entretien.
L’entretien pourrait passer pour une simple formalité, si votre vie n’y était pas en jeu. On vous questionnera, on vérifiera votre passé, vos souvenirs, on vous fera dérouler plusieurs fois votre histoire, à l’affut de la moindre incohérence, on remontera à votre enfance, à votre famille, on en viendra à vos objectifs, à vos rêves, pour débusquer la moindre motivations néfastes pour le monde « propre ». À la moindre erreur, on ne s’embarrassera plus avec vous : direction le recyclage.
Vous me demanderez : mais comment a-t-on pu en arriver à mettre en place un examen de se type ?
Je vous répondrai que tout est falsifiable : les enregistrements de l’état civil, les bases génomiques, les feuilles de vol, les diplômes etc, mais vos souvenirs, c’est une autre paire de manche.
C’est pourquoi ce trafic a besoin d’auteurs.
C’est pourquoi on m’a embauché.
Et c’est pourquoi Joseph pose sur la tempe de la nouvelle personne assise en face de moi, le modificateur de souvenirs.
– Votre nom ?
– Esperanto Vasquez.
Mais on ne peut pas modifier n’importe comment la personnalité des gens : il faut des détails. Comme le nom. Comme l’objectif ou le rêve, sur lequel brodé. En s’appuyant sur ces éléments réels, le mensonge n’en sera que plus crédible.
– Votre destination ?
– La frontière.
Et si tout parait crédible, l’entretien se passera bien. Et le spatio-migrant pourra fuir sa mort annoncée.
Contre quelques milliers de crédit.
– Alors, vous êtes…
Finalement, être auteur c’est avéré plutôt rentable. Et ce, sans écrire le moindre roman.
En se contentant juste, de réécrire des vies.
Pour les rendre meilleures.

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Jérémy Semet dit :

    Hello Ianian,

    Pas mal ce petit texte. Lecture fluide. On se laisse porter par l’histoire en se demandant ce que l’écriture vient faire là-dedans et bim ! La résolution qui nous cueille à la fin. C’est adroitement amené. Je suis client de ce genre d’histoire ^^

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