Le paradis n’a pas de prix

 

Comme tous les matins, je me suis levé, lavé, habillé avant de préparer le petit déjeuner à tout le monde. Le petit a été le premier à réagir, comme toujours. Dès qu’il entend mes pas sur le parquet, il saute du lit et vient dans mes bras pour réclamer son câlin, puis ses céréales. C’est un vrai estomac sur patte.
Tandis qu’il dévore son bol, je m’assois pour prendre quelques instants devant les informations. Les titres reprennent l’actualité scientifique, conso et locale, évitant les pires nouvelles, anxiogènes, trop violentes pour le petit. Il s’agit d’un filtre, le « blue horizon ». Coût 9e par mois. C’est peu cher payé pour avoir l’impression de vivre dans un beau monde. M’enfin le paradis n’a pas de prix.
Le café terminé, je pars réveiller la grande. Elle est comme sa mère : impossible de la sortir du lit. Elle va tourner et se retourner pendant une bonne demi-heure, avant de s’en extirper, les cheveux en bataille et l’humeur massacrante. Pendant qu’elle entame son processus d’éveil, je lui prépare son bol de cacao Nesquick, avec ses tartines au Nutella. Je dépose tout sur la table, puis je change de chaine. Elle déteste les infos. Son truc à elle, ce sont les dessins animés. En ce moment, elle est à fond sur Wonder Woman. Depuis le film, toutes les petites filles veulent le déguisement, les livres, les figurines et bien sûr, la série animée. Comme tous les parents, je cède. Après tout, ça ne peut pas lui faire de mal.
Elle finit par sortir de sa chambre, toujours endormie, mais habillée. Elle m’embrasse puis s’assoit et commence à manger, les yeux rivés sur la télé. On la croirait hypnotisée.
Je repars dans la cuisine faire chauffer le thé de ma femme. Le micro-onde Samsung vrombit.
Ma femme, ce qu’elle aime, ce sont les madeleines Bonne-Maman, aux pépites de chocolat. Je les dispose sur une petite assiette. Puis je dépose le tout à sa place, sur la table du salon. C’est son petit plaisir que de trouver son thé bien chaud après sa douche.
De son côté, la grande a terminé son petit-déjeuner. Elle part se laver les dents à toute vitesse, pour ne pas perdre une miette de son épisode. Le petit lui, joue avec ses voitures Majorette. Tout le monde est heureux.
Ma femme arrive enfin :
– Comment ça va chéri ? demande-t-elle.
– Très bien et toi ?
– Bien. Tu as bien dormi ?
– Parfaitement. Et toi ?
– Parfaitement.
On se sourit avant de s’embrasser. Puis elle s’assoit et commence à manger, tout en parlant avec le petit. J’ai toujours trouvé sa façon d’accomplir plusieurs events en même temps fascinante. Puis, lorsque la grande revient, elle lui pose deux, trois questions, avant de lui demander de s’approcher, pour lui coiffer les cheveux.
– Une queue de cheval ? qu’elle demande.
– Nan, une tresse !
– Très bien.
Je retourne dans la salle de bain terminer de me préparer. Chemise en place, cravate bien droite, j’applique la crème masculine anti-âge Biodermine, puis je me parfume avec le dernier Boss2, d’Hugo Boss. Me voilà fin prêt.
Lorsque je reviens dans le salon, tout le monde est prêt à partir.
– Une matinée parfaite, que je dis pour les encourager.
– Parfaite oui, reprend ma femme.
Les enfants ne disent rien, mais ils sourient. Ils sont satisfaits.
– Bien mes amours, avant de se quitter, faisons le point.
– Papa, commence la grande, il n’y avait pas assez de chocolat dans mon bol.
– Moi j’ai pas eu ma nouvelle voiture, ajoute le petit.
– Et toi chérie, une remarque ?
– Ce matin était parfait.
– J’en suis heureux. Donc si je résume, 70 % pour toi ma grande, 70 pour toi mon petit et 100 % pour toi chérie.
Tout le monde acquiesce.
Je n’ajoute rien, tout ça me semble justifié.
Ils regardent tous leurs montres Apple et valident d’un clin d’œil le télépaiement pour m’être occupé d’eux, pour leur mère qui s’est montrée tendre et pour eux qui ont obéi.
J’avise mon compte. Leurs virements viennent d’être versés. Les miens sont bien partis.
Satisfait, je les embrasse les uns après les autres avant de leur affirmer un « Je vous aime » conclusif.
On se sépare devant l’école, après avoir salué une dizaine de parents et s’être versés mutuellement des paiement de politesse. Ensuite, ma femme part prendre le train et j’enfourche ma moto pour rejoindre le bureau.
Je fais un crochet par la boulangerie, pour acheter quelques viennoiseries. Elles me rapporteront quelques euros supplémentaires.
Puis, une fois assis face à mon ordinateur, j’accomplirai ma journée de travail, de cinq heures, avec des collègues tous polis, bienveillants et patients.
Y a pas à dire, depuis qu’on a instauré le revenu de lien social, la société va vraiment mieux.
Tout le monde veut le bien de tout le monde.
Pourvu que ça rapporte.
Le paradis est à ce prix.


Ça fait un moment que je n’avais pas blogué. Alors, pour reprendre un peu de cette sale habitude, j’ai mis en scène une pensée qui s’est imposée à moi à la lecture du début de cet article (du début seulement) :
https://lundi.am/Situation
Non parce que Lordon après… Enfin Lordon quoi.
La poste donc. Retour sur cette offre  » Je veille sur tes vieux  » pour leur bien, pour leur bonheur, pour ton bonheur. Tout le monde est content n’est-ce pas ? J’avais trouvé un peu forte de café (et surtout un peu triste), cette externalisation du lien social mais je ne savais pas à quel point.
Curieux, j’ai donc fait un tour sur le site officiel :
https://www.laposte.fr/particulier/veiller-sur-mes-parents
Et je me suis rendu compte combien c’était ignoble.
D’où cette petite nouvelle.
Juste une mise en scène.
De ce que l’argent s’immisçant dans les liens sociaux, pourraient donner.
Sur ce, je vous laisse chanter :
Money, money, money
Must be funny
In the rich man’s world
Money, money, money
Always sunny
In the rich man’s world
Aha-ahaaa
All the things I could do
If I had a little money
It’s a rich man’s world

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