Tentative de Fantasy

Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Les cris de douleur étaient trop intenses. On l’avait pourtant prévenu, on lui avait dit que le processus lui déchirerait les entrailles, qu’il fallait qu’il s’y prépare, mais Dern n’en a fait qu’à sa tête. Il s’est jeté dans la cave pour s’enfiler autant de bière que son pauvre corps pouvaient en contenir. Résultat, allongé sur la table, les ensorcellements de sommeil n’ont pas pris. Seuls ont réussi les sorts de découpes. Et d’après ses hurlements, ceux de jonction.
Le soleil n’est pas tout à fait levé. D’un coup de briquet, j’allume ma bougie. Je laisse le petit flambeau me réchauffer le visage quelques instants, puis je sors de la chambre. Les trois autres discutent dans le couloir, à la lueur pâle et tièdes de leurs chandeliers. Les flammes virevoltantes dessinent des fosses et des creusets sur leur visages. On les croirait plus âgés qu’ils ne le sont. Ils sont, en réalité, usés.
– As-tu pu fermer l’oeil ? demande Lin.
– Non. Pas plus que vous j’imagine.
– Quelle idée de s’être…
– C’est Dern. Il dort ?
– Il a sombré dans les songes douloureux.
Les songes douloureux. Ce moment où nous nous réfugions quand le corps ne peut plus encaisser la douleur et que la conscience s’effondre. Nous y sommes tous passés à un moment de notre carrière. Nous en avons franchi le seuil, nous les avons traversés, puis nous en sommes revenus, plus forts, plus déterminés.
Fahr, le géant du Nord, Dael, le bouclier ventripotent et Lin aux fines lames, le bretteur ambidextre, soupirent l’un après l’autre.
– Tout c’est bien passé ? que je reprends.
– Je crois, lâche Fahr. Je n’ai pas vu Cadell, une fois les dernières incantations prononcées, il a filé dans sa chambre.
– Il dort pour le moment, intervient Lin.
– Mais de ce que j’ai pu voir, Dern est toujours allongé sur la table. Et il respire.
– Et ses membres ? dis-je.
– Remplacés.
C’est à mon tour de soupirer. Car à l’origine, et comme le prévoyait la légende, nous étions sept à nous présenter chez ce maudit magicien. Sept routards, crachés de nos différentes armées pour des raisons diverses et variées, tournant souvent autour de notre incapacité à obéir aux hommes et à nous tenir loin des femmes. Sept guerriers à rechercher la vie facile, le larcin rentable, l’arnaque efficace, réglant toujours nos différents à grands coups d’épée. Avant que la marchemort s’en mêle.
– Je vais le voir, conclus-je.
– Nous allons déjeuner.
– On se retrouve ensuite dans la cour, pour un entrainement.
Ils me laissent là, prenant la direction du réfectoire. J’avance jusqu’à l’escalier de la tour, dans laquelle ce maudit magicien vit depuis des lustres.
Avant même d’avoir atteint l’étage, une violente odeur de sang me prend la gorge. Cette dernière se contracte, par réflexe, de telle sorte que respirer m’est difficile.
En arrivant devant le seuil de la pièce, je pose la bougie sur le bureau recouvert de parchemins. La lueur révèle des dessins anatomiques, des écrits dans une langue inconnue et des dessins que le Culte condamnerait.
Il n’y a pour source de lumière ici, que celle que j’y ai apporté. Sa faible lueur baigne la pièce dans des teintes oranges sombres, qui brunissent le liquide visqueux qui recouvre la table. Et le sol. Il ne s’écoule plus. Il s’est solidifié depuis un moment. Mais son odeur cuivrée est telle que l’air est tout juste respirable.
– Dern ?
Il reste inerte. Au sol, ses jambes et ses bras bleuissent. Il ne s’en échappé pas encore ce parfum de noisette, annonciateur de pourrissement. Mais leur teinte s’obscurcit déjà.
En lieu et place de ses membres de chair et d’os se trouvent les membres fabriqués par Cadell. Ce vieux cinglé a passé sa vie à améliorer les corps, à renforcer les muscles et épaissir les os, de telle sorte qu’il est à la vie ce que le nécromancien est à la mort : un artiste qui rêve d’égaler Dieu.
Inutile de s’attarder : Dern ne sortira de ses songes que demain.
Je ressors de la pièce et quitte la tour. Les autres ont fini de manger. Ils ont passé leurs armures et dans leurs mains, leurs pommeaux s’impatientent.
– Alors ? Demande Fahr.
– Aucun changement.
– En ce cas, vient dérouiller ton bras !
Lin en rit.
Je descends jusqu’à les retrouver, puis je m’équiper à mon tour. S’ensuit des coups d’une violence inouïe, des éclats de métal, des bris de lames et des explosions de plastrons.
Dael est le premier à abandonner. Il finit par s’assoir, soufflant et suant comme un animal de trait.
Puis Fahr finit par poser son énorme hache à deux mains.
Lin et moi tenons toujours la distance, et nous échangeons encore quelques coups.
– Ne vous épuisez pas, nous interrompt Cadell.
Le magicien nous parle toujours sur ce ton à la fois autoritaire et paternel. Quelque part, il nous a redonné vie. Il nous offre surtout une seconde chance.
– Finit la sieste ? lui lance Fahr.
– Avec votre remue-ménage, comment se reposer ?
Il râle aussi.
– En fermant portes et fenêtres, lui renvoie Dael.
– Cessez vos âneries.
Il franchit le seuil de la tour, tout en fermant les boutons de sa chemise. Ses manches, trop larges, dansent autour de lui, tandis que son pantalon, trop petit, lui compriment les jambes.
Il n’a pas l’allure d’un magicien. Il ressemble davantage à un gentilhomme. Impression renforcée par le parfum d’herbes sauvages et d’huiles précieuses qu’il dégage.
Il nous scrute un à un, observe nos corps, nos membres nouveaux et sourit, fier de son travail.
– Vous vous rappelez le plan ?
– Oui, disons-nous tous en coeur.
– Alors reposez-vous maintenant. Dern sera bientôt prêt.
Il nous sourit une dernière fois, de ce sourire affectueux et sévère qu’on adresse aux enfants, pour montrer qu’on les aime mais qu’on attend beaucoup d’eux, puis il prend la direction du réfectoire.
– Le plan, soupire Dael. C’est pas vraiment un plan.
– Plutôt un exploit… renchérit Fahr.
Plutôt un exploit oui.
Car au delà des hauts murs qui nous protègent, les fossés sont plein de cadavres mouvants, de nouveaux viennent de l’Est et traversent le monticule de corps pour se presser contre la pierre. Des corps putréfiés. Vides. Incomplets. Qui cherchent à nous submerger pour nous dévorer.
Les marchemorts ne sont plus des hommes.
Et nous, pour les combattre, nous ne le sommes plus vraiment.

 

 


Cette époque maudite aura vu naitre deux types de monstres.
Deux types de monstres qui vont bientôt s’affronter…

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *