Quand écrire ou quelle stratégie temporelle utiliser ?

Un auteur qui se décide à passer à l’acte doit se poser la question suivante : « Quand vais-je écrire ? ». La question peut paraitre simple, mais elle ne l’est pas : vaut-il mieux travailler le matin, devant un bon café, le midi, devant un bon café, le soir, devant un bon café, ou la nuit, devant un bon café ?

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à chaque moment de la journée correspond un type d’écriture, et donc, un type d’écrivain.

Commençons ce tour d’horizon littéraire par le matin, et suivons une chronologie… chronologique.

1/ Le matin

C’est un moment que l’auteur redoute : ils regardent les laborieux se lever, se forcer à manger, devant la télé, prendre leur voiture, les transports en commun et rejoindre leur bureau. On pourrait croire que l’auteur jubile, qu’il se moque, qu’il se gargarise, derrière sa fenêtre, en contemplant ces petits gens serviles, mais non, il souffre, il compatit, il a son cœur sensible de créatif tout serré et surtout, il se sent différent. Il se sait différent. Et pour tout un chacun, être différent est une souffrance. Il n’a donc que trois échappatoires pour résister à cette souffrance : se recoucher, lire ou écrire (la télévision étant l’ennemi de l’homme de lettre, il ne saurait s’abrutir derrière cet écran désintégrateur de cerveaux).
Dormir : tactique de lâche, efficace, presque préférable.
Lire : pour quitter la réalité, rien de mieux que lire. S’enfermer sur soi. S’oublier. La souffrance disparaitra comme elle est venue.
Ecrire : seuls les plus solides peuvent se mettre au travail alors que leur cœur saigne. Ceux-là sont les Schwarzenegger de l’écriture, les Stallone du clavier, les Bruce Willis du correcteur orthographique.  Ils passent outre la chair lacérée, les os brisés, le corps ravagé. Ils placent avant toute chose leur œuvre, leur chapitre, leur paragraphe, leur ligne.
Indice de confiance : 0/5
En règle général, il faut se méfier de l’auteur qui écrit le matin : il n’aura aucun scrupule à vous piquer vos idées, à les réécrire et à les vendre avant que vous n’ayez fini. Il n’a pas de cœur. Pas de regret. C’est un être vil.

2/ De la fin de la matinée au midi

Une fois les hommes normaux partis, une sorte de paix s’instaure dans le lieu de travail de l’auteur. Plus de voisins, ni au dessus, ni en dessous, ni sur les cotés ; plus d’enfants, que des malades en sursis, et des vieux à la retraite (qu’il prendra soin d’éviter car, comme vous le savez, les vieux à la retraite ont un déficit cruel de lien social, aussi, ils épuisent le moindre être vivant à leur porté). Cette sérénité est propice au travail d’écriture. Concentrer ses efforts durant deux heures semblent suffisant, car gare après au petit creux de onze heures trente, l’hypoglycémie et la faim provoquant l’arrivé de phrases alambiquées, et d’idées saugrenues.
L’auteur de fin de matinée doit donc faire attention et être à l’écoute de son propre corps. Il doit savoir quand s’arrêter, quand se nourrir, quand y retourner. C’est quelqu’un de patient. C’est quelqu’un d’appliqué. De sage.
Indice de confiance : 4/5
L’auteur qui travaille en fin de matinée est un auteur en qui on peut avoir confiance

3/ Le midi

Il n’existe qu’un type d’auteur qui écrit le midi : l’auteur prolétaire qui travaille pour gagner sa croûte et qui utilise sa pause déjeuner pour avancer ses textes.
Ce gars, c’est un fourbe. Il bosse dans l’ombre, loin du regard de ses collègues. Il leur ment. Il préfère crever que reconnaitre qu’il écrit, car il sait qu’ils se moqueront de lui. Il espère être édité, mais il le redoute aussi : il devrait alors admettre sa double carrière.
Cet auteur ne mange pas. Ou des produits avariés dans des tupperwares. Il est faible, il boit beaucoup d’eau, il est souvent stressé, il longe les murs, il est distrait, dans son monde.
Indice de confiance : 1/5
Cet auteur a la vocation au fond de son âme, mais il est dévoré par le secret. Il faut se méfier de lui.

4/ L’après midi

C’est le moment de la journée où l’auteur est à son paroxysme de forme. Il peut enchainer les pages sans difficultés, les idées lui viennent, tout comme les mots. Il est heureux. Loin du monde du travail, de ces contrariétés, de ces jeux de promotion, de sa concurrence et de son stress, c’est un homme heureux, qui s’épanouit à l’ombre des arbres qu’il imprime. Son regard est vif, son poil brillant, ses cheveux gras viennent se coller à sa barbe de trois mois, il sourit, il s’amuse, il joue avec ses personnages, il se joue de ses personnages ; il imagine le lecteur, cherche à lui plaire, à lui faire plaisir ; il noircit les pages comme nul autre. C’est l’auteur par excellence !
Indice de confiance : 5/5
Si vous le croisez, embrassez-le à pleine langue, il vous le rendra.

5/ Le soir

Le soir est le moment où les salariés reviennent chez eux. Fatigués, tendus, les mains pleines d’enfants, ils retrouvent leur domicile et le remplissent de leurs cris, de leurs télévisions, de leurs apéritifs.
L’auteur, en tant qu’être humain normalement constitué, compatit. Il boit lui aussi, comme pour s’intégrer, même s’il sait qu’il ne le peut pas.
De là, un auteur qui écrit le soir, le fera bien souvent derrière une bière, un rhum, un sky, ou tout autre produit bientôt illicite. Il écrit donc au bruit des glaçon, il est un peu concentré, mais surtout rêveur, il trouvera ces idées géniales, surtout après le troisième verre, et il tapera comme un forcené, sans même se relire.
Parfois, l’alcool le rendra triste. Il rédigera alors des paragraphes en relation avec ces traumatismes enfantins, traumatismes qui ont fait de lui un écrivain.
Et il boira.
Et il souffrira.
Et il en racontera plus encore.
Bien souvent, le lendemain matin, après avoir pris un Doliprane, il jettera 90 % de sa prose.
Indice de confiance : 1/5
En dehors de Bukowsky, il faut se méfier de cet auteur. Il est sur la pente de l’alcoolisme, il est presque dépressif, il est surtout contagieux.
Rien n’est pire qu’un auteur qui écrit avec tristesse.

6/ La nuit

Au moment où certains passent des collants pour aller tataner du vilain, certains profitent du retour au calme pour se pencher sur leurs écrits. Là encore, deux cas de figure : celui qui travaille la journée, et qui profite de ses nuits pour avancer ses textes, celui qui écrit tout la journée, mais qui évite les périodes de tensions mentionnées ci-dessus (souvent, ceux-là se lèvent tard). Tous deux ont en commun ce besoin de paix, cette solennité qui ne se créée qu’une fois le soleil couché. Ils travaillent, repoussent la fatigue, cherchent à être créatifs malgré les heures qui défilent, et ce, jusqu’à ce que leur corps s’épuise, que leur intellect s’effondre, que le sommeil les vainc.
Ces auteurs sont des laborieux, rien à voir avec ces arrivistes, titulaires d’un titre pompeux attribué par un jury de concours, et qui font la fête toute la nuit. Eux, ils bossent. Ils rendent leurs textes à trois heures du matin, ils sont les Batman de la littérature.
Indice de confiance : 3/5
Les noctambules sont sérieux, blafards, décalqués. Malgré leur courage, leur style est mis à mal par la fatigue. Ils ont du mal à prendre le recul nécessaire. Ils finissent en écriture automatique et ils jettent beaucoup de ce qu’ils produisent.

En conclusion : un auteur doit s’écouter et connaître son rythme d’écriture. On n’écrit pas n’importe quand ! Il faut apprendre à se connaître et focaliser sur ces moments où l’on est à l’optimum de son talent. Le reste du temps,  entretenez vos relations sociales, ou vos sorties pour nourrir votre imaginaire.

Et vous, quand écrivez-vous ?

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