Home – Toni Morrison

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home– C’est quoi exactement ? dis-je.
– La manif pour tous ! me lance un gars portant une banderole avec une famille en photo.
– C’est quoi la manif pour tous ?
– Une manif pour que les pédés puissent pas se marier ni adopter.
– Ah, c’est une manif pour pas tous en fait.
– Hein ?
– Bin, si c’est pour exclure certaines personnes, ça peut pas être tous, c’est pour “pas tous”…
– Non, mais, t’es con ou quoi. C’est pour tous, tous les normaux quoi ! Depuis quand les pédés sont des personnes normales ?
– Depuis qu’ils ont une âme… ça doit faire quelques siècles ; encore que, ça dépend où, je te l’accorde.
– Et toi, si t’es là, c’est bien que t’es d’accord !
– Ah non, je vais à la Marine, le pub Belge de Montpar. Tu connais ?
– J’aime pas les Belges.
– Ils sont pédés ?
– C’est pas des “tous” !
– Ah oui.
Je quitte cette personne au front plus bas que la visière d’une casquette de racaille du 9-3, pour retrouver mon ambiance maltée préférée. A la télévision, des chanteuses de moins de vingt ans se déhanchent, dehors, des milliers de connards se succédent.
– Je vous sers quelque chose ?
– Une triple. J’ai besoin de me laver des âneries que je viens d’entendre.
Le barman jette un coup d’oeil par la vitrine. Les drapeaux roses volent au vent. Puis le char apparait. Musique, danse, ambiance bon enfant. Ce qui ne retire rien aux idées qu’ils véhiculent.
– Faut pas les prendre au premier degré, dit le barman. Ils sont paumés c’est tout.
– Comment ça ?
– Ils ont grandi dans un modèle classique : “un papa, une maman, un enfant, c’est évident”. Ils pensent que ce modèle est comme l’anneau.
– Unique ?
– Voilà. Alors qu’en fait, pas du tout : en Chine, on se marie avec des morts, dans certaine peuplade, la parentalité est une question de communauté, en Belgique, les gays peuvent adopter. Tous les modèles se valent.
– Ouais enfin en Belgique, ça dépend de la profondeur de la cave.
– Pas faux.
– Et donc ? dis-je.
– Ils évolueront. Ils réfléchiront et se trouveront un ennemi plus ignoble qui rendra les gays acceptables. Ça fonctionne toujours comme ça.
– Genre qui ? Des gays noirs ? Des racailles gays ?
– Les bi. Avec eux, une vraie guerre se prépare. Tu imagines, le mariage pour trois ? La famille s’était deux parents, et ça deviendra trois. Et pouf, on oubliera les gays. Ils rentreront même dans le groupe des défendeurs du modèle “deux pour tous” !
– L’histoire des exclusions se résument juste à ça alors ? Une acceptation par le pire.
– Et ouais. L’homme fonctionne ainsi.
– C’est triste…
– Sad but true, comme disait le poète.
– Remets moi une mousse. Je dois me laver en profondeur…

Données techniques :

Faut-il le lire ?
Oui ! C’est tout. Peu importe que vous soyez auteur, lecteur, livreur, éboueur, lisez-le ! Même si vous êtes aveugle ! Même si vous êtes mort ! Aucune excuse ne vous sera pardonnée !

De quoi ça parle (Attention, tartine de l’éditeur) :
“L’histoire se déroule dans l’Amérique des années 1950, encore frappée par la ségrégation. Dans une Amérique où le « White only » ne s’applique pas qu’aux restaurants ou aux toilettes, mais à la musique, au cinéma, à la culture populaire. L’Amérique de Home est au bord de l’implosion et bouillonne, mais c’est ici la violence contre les Noirs américains, contre les femmes qui s’exprime. Les grands changements amorcés par le rejet du Maccarthisme, par la Fureur de vivre ou le déhanché d’Elvis n’ont pas encore commencés. En effet, les Noirs Américains sont brimés et subissent chaque jour le racisme et la violence institutionnalisés par les lois Jim Crow, qui distinguent les citoyens selon leur appartenance « raciale ». Pour eux, le moindre déplacement, même le plus simple, d’un état à l’autre, devient une véritable mission impossible. En réponse à cette oppression, l’entraide et le partage – facilités par l’utilisation du Negro Motorist Green Book de Victor H. Green qui répertorie les restaurants et hôtels accueillant les noirs dans différents états – sont au cœur des relations de cette communauté noire dans une Amérique à la veille de la lutte pour les droits civiques.
La guerre de Corée vient à peine de se terminer, et le jeune soldat Frank Money rentre aux Etats-Unis, traumatisé, en proie à une rage terrible qui s’exprime aussi bien physiquement que par des crises d’angoisse. Il est incapable de maintenir une quelconque relation avec sa fiancée rencontrée à son retour du front et un appel au secours de sa jeune sœur va le lancer sur les routes américaines pour une traversée transatlantique de Seattle à Atlanta, dans sa Géorgie natale. Il doit absolument rejoindre Atlanta et retrouver sa sœur, très gravement malade. Il va tout mettre en œuvre pour la ramener dans la petite ville de Lotus, où ils ont passé leur enfance. Lieu tout autant fantasmé que détesté, Lotus cristallise les démons de Frank, de sa famille. Un rapport de haine et d’amour, de rancœur pour cette ville qu’il a toujours voulu quitter et où il doit revenir. Ce voyage à travers les États-Unis pousse Frank Money à se replonger dans les souvenirs de son enfance et dans le traumatisme de la guerre ; plus il se rapproche de son but, plus il (re)découvre qui il est, mieux il apprend à laisser derrière lui les horreurs de la guerre afin de se reconstruire et d’aider sa sœur à faire de même.”

Vous avez survécu ? Bien ; alors voici quelques infos supplémentaires (toujours de cet éditeur prolixe qui souhaite la mort de ses lecteurs) :

“Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1993. Aujourd’hui retraitée de l’université, Toni Morrison a toujours eu le souci de s’entourer d’artistes contemporains – musiciens, plasticiens, metteurs en scène – avec qui elle a régulièrement collaboré. En septembre 2011, elle a ainsi présenté l’adaptation de son Desdemona par Peter Sellars au théâtre des Amandiers de Nanterre. Toni Morrison est l’invitée d’honneur du festival America qui se tient à Vincennes du 20 au 23 septembre.
Home est le dixième roman de Toni Morrison. À travers l’histoire dure et torturée de ce jeune soldat, c’est un roman de la rédemption que nous offre ici l’auteur. Ce retour à l’Amérique du XX e siècle, avec une focalisation sur les années 1950, est un développement nouveau dans l’œuvre de Toni Morrison, mais on retrouve pourtant les thèmes qui caractérisent son œuvre. Elle laisse le lecteur découvrir ces années 1950 qui ne sont finalement que suggérées qu’à travers de petits indices. Elle laisse le souvenir de cette époque se reconstruire à travers les images distillées dans notre inconscient collectif. C’est encore et toujours dans la suggestion que l’art de Toni Morrison se révèle. Elle réussit à faire d’un roman finalement assez court une véritable œuvre tout en subtilité, en vérités voilées qui se glissent progressivement jusqu’au lecteur avant d’exploser au grand jour.”

Je m’arrête ici pour le copié collé.
Allez, vous pouvez reprendre votre sieste.

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