Le premier jet

Intro
Écrire, c’est une histoire d’amour. Il s’agit, pour faire vite, d’envie, d’imagination, de rencontre, d’échanges, de construction d’une histoire, jusqu’à son paroxysme : le premier jet.
Oui, le premier jet. Le but ultime, et le début des emmerdes.
Pourquoi des emmerdes ? Car comme une histoire d’amour, c’est le moment où on commence à se poser des questions :
– Ai-je raison ?
– Est-elle vraiment plus jolie que ma voisine à la fac, que je tente d’attraper depuis un an ?
– Dois-je la présenter à mes potes ?
– Est-ce bien elle la FEMME de ma vie ? (question digne d’une comédie romantique)
Bon, en tant qu’auteur, on se pose pas vraiment les mêmes, mais presque :
– Est-ce une bonne histoire ?
– Quelle partie dois-je réécrire ? (ne jamais répondre « toutes ! »)
– Dois-je déjà la faire relire ? (avec la honte associée aux premiers jets justement)
– Est-ce bien le ROMAN de ma vie ? (jusqu’au prochain)
Questionnement proche hein ! Sauf qu’on parle d’un tapuscrit et pas de quelqu’un de vivant. Sauf qu’on peut comparer le tapuscrit à un organisme vivant, on y reviendra, ou pas (ça dépend en fait).
On traverse alors tout plein d’étapes, autant physiques que psychologiques, qui nous emmènent doucement dans la folie la plus Barkerienne.

1/ La jubilation
Premier et énorme sentiment.
Lorsqu’on arrive au bout d’un tapuscrit, on hurle : « PAR LE POUVOIR DU CRANE ANCESTRAL ! JE DETIENS LA FORCE TOUTE PUISSANTE ! » devant son clavier, seul, à 23 heures, en slip poilu, brandissant une épée gonflable, à côté d’une peluche représentant un tigre vert.
En règle général, y a toujours un proche, à moitié endormi, pour  chuchoter : « Non mais ça va pas ! » ou un voisin pour appeler les flics. Je passe sur les explications avec les flics :
« Non mais chui écrivain et je viens de finir un roman là…
– T’es drogué ?
– Non, juste là, j’ai trouvé la conclusion pas trop moche qui me permet d’échapper à la malédiction King.
– T’as de la drogue de dans toi ?
– Mais non, juste voilà quoi, en le finissant, je viens d’avoir un tel orgasme que j’ai pas pu me retenir.
– Putain les gars, on a un client qui tient des propos incohérents. On l’embarque, direction Saint Anne. »
(oui en fait, j’ai pris un peu le temps, mais je trouvais la scène sympa)
On jubile donc.

2/ La satisfaction
On est arrivé au bout. <lire avec un accent japano-chinois>Ecrire est un chemin qui mène une idée au travers d’une mise en scène, grâce à des personnages, et qui changera l’auteur que tu es au fond de ton toi.</accent>
– Mais Tonton David, ai-je vraiment changé ?
<accent>- Naturellement. Soulève ce chaudron ardent avec tes avants bras et tu verras.</accent>
– Ouille, ça brûle !
<accent>- Ainsi est la voie du Dragon.</accent>
Mine de rien, c’est vrai que porter une histoire jusqu’à son terme, ça fait drôlement plaisir. Y a comme de la fierté à y être parvenu.
On pourrait parler d’accouchement, sauf que dans un accouchement, y a vraiment des trucs terribles en vrai, alors que là, c’est juste du virtuel.

3/ L’inquiétude
Quand on jette un oeil au tapuscrit dans son ensemble, on se rend compte que les premières pages sont loin. Très loin. En temps, car on les a écrites il y a longtemps, et en nombre de pages, puisqu’on est sur la dernière. En cet instant, notre imaginaire rejoint notre esprit rationnel et se pose la question des corrections.
Mentalement, sans y prendre gare, notre cerveau effectue l’opération suivante : chiffre dernière page – chiffre de première page = nombre de pages à corriger.
(Note ici la fatigue de l’écrivain qui termine son tapuscrit, il se rend même pas compte qu’il vient de faire une opération inutile)
À ce moment précis, on pige que c’est loin d’être fini.

4/ Le découragement
Cette phase dépend vachement de votre niveau d’écrivain :
– Niveau 0 : vous trouvez que votre tapuscrit est génial, vous vous empressez de l’envoyer à tous les éditeurs vivants et morts.
– Niveau 1 : vous estimez que votre tapuscrit est merdique, vous le jetez dans la corbeille et passez au suivant.
– Niveau 2 : vous savez pas quoi faire de ce tapuscrit, vous utilisez le joker « appelle à un ami » pour lui balancer votre bouzin.
– Niveau 3 : ce tapuscrit n’est pas optimum, vous utilisez cette fois le joker 50/50. Vous réécrivez 50 % avant de le faire relire.
– Niveau 4 : vous estimez que ce tapuscrit est merdique, vous le jetez dans la corbeille et n’écrivez plus pendant six mois.
– Niveau 5 : vous trouvez que votre tapuscrit est génial, vous vous empressez de l’envoyer à tous vos copains éditeurs qui vous répondrons poliment.
Perso, je suis niveau 3. J’aime pas balancer à lecteur bêta une version pas clean. Par respect d’abord. Pour des questions de survie surtout : y a tellement de coquilles dans mes premières versions, que je pourrai tuer un relecteur sans le faire exprès (comme dans Ring, après 7 jours ouvrables).

5/ Le… Enfin la… Ce truc là, dans le ventre…
Finir un tapuscrit c’est aussi entrer dans une phase de non écriture. Comprendre que la relecture n’est plus de la création totale. C’est du peaufinage, de l’optimisation, voire de l’enculage de mouches. Bien que cette phase soit indispensable, elle est un poil frustrante et beaucoup y ronge leur frein.
Y a bien des auteurs sm qui kiffent réarranger les phrases, les réécrire 30 fois, 40, trouver le mot juste, la tournure ultime, pour atteindre un texte du 7e sens, ok, ok, moi j’avoue que mon boulot c’est surtout le rythme. Le lecteur doit jamais décrocher, pas une phrase ne doit dépasser, ne doit apporter un élément inutile, ou casser le rythme d’une lecture naturelle. C’est chiant. Je lis, relis, rerelis, rererelis, jusqu’à une dizaine de fois pour y arriver. Résultat, après un an de boulot, quand je reçois des mails du type « vraiment cool ta novella, je l’ai lu en 2 heures ! », je lol trop quoi. Han han han.
Merci mec pour cet encouragement…
Un an de boulot pour 2 heures de plaisir.
Et ouais.
Dur.

Conclusion
On doit tous y passer !
Maintenant, y en a des meilleurs que moi qui survolent tout ça sans se prendre le chou. Moi pas. Je vais me prendre le choux. Pour le tapuscrit dont je parle, je dois même affronter ma malédiction des 200 000 sec (ou cec). Il s’agit d’une taille critique au delà de laquelle je n’ai plus rien à dire. C’est con pour un auteur de pas pouvoir écrire des pavés et se la raconter comme GRR Martin, mais c’est comme ça.
Du coup, je vais tout reprendre, une dizaine de fois, et voir où ça m’emmène.
Et sans doute faire évoluer ce tapuscrit, parce que comme dit plus haut, un tapuscrit, c’est un organisme vivant (j’y suis revenu en fait, mais sans rien apporter de plus, ha ha, je t’ai bien eu !).

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