La météo du jour : Temps sec et nuageux
Le client du jour : Noah
Sa personnalité : Inspirant
Un détail : Quelque chose qui vient d’un endroit où vous êtes allés
L’histoire : Un achat simple ou essentiel à la famille (quel usage ? Prémédité ou coup de coeur ?)
Evènement : un Bingo
Un après midi gris. Les nuages voilent le soleil et donnent à la zone industrielle un air triste. Morne. Les immeubles vides tiennent toujours debout, droits grâce sur leurs jambes de béton et leur squelette d’acier, mais leurs murs trahissent leur désespoir. Tags. Pisse. Vitres brisées. Ils sont comme les gars qui trainent dans les rues à la recherche d’un boulot, ils rêvent d’une vie meilleure, mais ils restent accrocher à ces trottoirs. À ces rues. À cette foutue ville.
Parfois, les nuages laissent filer un rai de lumière. Un éclair de vie dans ce paysage géométrique aux lignes cassantes. Et cette lumière, elle vient frapper les braves chanceux qui croient encore en l’avenir.
Comme Noah.
Quadra sympa, rond, visage blanc et joues rouges, un blondinet jovial qui joue de la guitare comme personne. Quand on regarde son profil épais, sa démarche lourde, ses gestes gauches, on imagine pas les notes qu’il lance le soir venu, ni cette voix limpide comme lagger. Noah quand il chante, les bouches se ferment. Les oreilles se tendent. Les esprits voyagent.
Je viens de gagner un van, qu’il me dit en prenant place au comptoir.
C’est bien.
J’ai joué à cette loterie là, le truc dans l’association pour les vieux.
Y a jamais rien de bien à gagner, que je lui dis.
Normalement ouais, mais là, y avait un van. Bon OK, un vieux van, amis putain, un van quoi.
Tu bois quelque chose ?
Une brune.
Verre, la presse, la bière. Je lui tends la pinte, il la saisit mais la laisse sur le bois. La différence de température dessine une auréole sur le verni usé. J’ai oublié le sous-bock.
On pourrait faire comme dans le temps, qu’il reprend. Tu te rappelles ?
Comment oublier. Après nos brèves études, on avait loué une caisse pour parcourir le pays. On jouait dans les pubs, on mangeait ce qu’on trouvait, une vie de troubadour.
On mangeait un jour sur deux, que je lui fais remarquer.
Ouais hein, c’était le bon vieux temps.
Il avale une gorgée. Un client se pointe. Commande. Verres. Pression. Monnaie. La routine.
Noah est là, le regard perdu dans sa brune. Je le connais. Quand il a cette tête, ça turbine dans sa caboche. Il hésite à cracher le morceau.
Qu’est-ce qui y a ?
Ça te dirait pas qu’on reprenne la route un peu ? Qu’on remonte les routes, moi et ma guitare, toi et ton violon.
Voilà. C’est ça qui lui dévore le cerveau, ressusciter un temps révolu. Revivre des souvenirs a jamais perdu. On veut tous retrouver notre adolescence, nos rêves de gloire, et l’énergie qui allait avec. Mais tout file. Et ne revient jamais.
Ta femme et tes filles, que je dis, t’as pensé à eux ?
J’parle pas de six mois, mais une petite semaine. Juste nous quoi.
Pause client.
Je reviens vers lui.
Et pourquoi pas organisé des petits concerts, que je propose. Y avait avant. Ça amenait un peu de vie.
C’est pas un peu de vie que je cherche. C’est la vie.
Hum.
Il finit sa pinte cul sec, se relève, réajuste ses fringues.
Oublie ça, qu’il dit.
Sûr ?
Ouais, je délirais comme ça.
Et ton van ?
Je vais le revendre. Ça mettra du gras dans les épinards.
Attends…
Laisse tomber, qu’il dit. T’as raison. Je dois me concentrer sur Josy et les filles.
Il sort.
Je reste au comptoir avec cet arrière goût d’occasion manquée.