The Jewel Jour 1
Apparence : petit et austère Localisation : Près d’une zone industrielle entre des concessions auto Nom : The Jewel of the seas
La météo du jour : Brouillard matinal épais
Le client du jour : Charlotte Sa personnalité : Pessimiste Un détail : un bonnet en toute saison Cette cliente n’a rien de spécial
L’histoire : la santé de l’autre (grave ? Impact sur votre vie commune ?) Evènement : un match de rugby
Le Jewel est le dernier pub de ce foutu quartier. Au départ, on était quoi, une dizaine. On nous trouvait sur les grands axes, comme l’avenue là-bas, et dans ces rues sombres. Ouais entre ces deux bâtisses. Ouais avec des immeubles aussi proches, ça animait les rues. Le bocson ? Oui aussi. Ça se rixait gentiment, pi ça se rabibochait au premier sang, ou quand les flics débarquaient. Avoir un ennemi commun, ça soude. Mais c’était jamais trop méchant. Y avait que des habitués. Des locaux. Des pauvres bougres qui se brisaient le corps dans les usines. Ouais, avant toutes les boites tournaient. Faut dire qu’on fabriquait de tout ici : des bagnoles, des trains, et à la grande époque, y avait même l’atelier aérien qui tournait bien. On y faisait des moteurs pour les avions de lignes. Z’auriez vu ça, la fonderie crachait sa fumée noire jusqu’aux cieux. Les camions allaient et venaient. Y avait de la vie. Oh oui c’était bruyant, pi ça grouillait, mais c’était le bon vieux temps.
Depuis, les usines ont fermé. Les clients sont partis vers d’autres villes. Plus grandes. La capitale ? Nan, y avait que des traines savates ici. Ils ont rejoint les ports et d’autres zones industrielles dans le lointain. Nos pubs ont commencé à se faire vide. Pi les tenanciers ont vieilli. Certains ont fermé boutique. Y en a quelques-uns qui passent de temps en temps, pour se rappeler. Pour retrouver un peu de cette ambiance.
Le Jewel ? Le bâtiment remonte. XVIIe siècle il paraît. Ha ça fait son charme : poutres partout, plafond bas, tomettes au sol, vous verrez pas ça partout. Ouais et les petites fenêtres. Ça donne un petit côté intime. Discret. Et le comptoir, c’est du vrai chêne. Du même acabit que celui utilisé pour les fabriquer les arcs des troupes, mais si vous savez, au temps des chevaliers. Il en a vu des gusses ce comptoir. Et il en a entendu des trucs. Ha s’il pouvait parler, faudrait une vie entière pour l’écouter.
Ce matin, comme tous les matins, nettoyage et mise en place. Je passe un coup de chiffon pour ramasser les dernières traces des bières séchées. Un éclair me traverse la main droite. La faute aux rhumatismes. Et à ce maudit brouillard. Humidité plus froid égale douleur de vieux. Je finis vite, gagne le comptoir et vérifie les robinets pression. La blonde, la brune, l’IPA coulent nickel. Un tour à la caisse, la monnaie, OK. Le terminal carte bleue, OK aussi. Lui, il a tendance à me lâcher au mauvais moment.
La porte grince. Premier client. Je relève le nez, c’est la vieille Charlotte, avec son sempiternel bonnet rouge, aussi usé qu’elle. Elle avance avec son corps tout sec comme une branche morte et vient se poser au comptoir. Elle est si petite que le bois lui remonte presque jusqu’au cou.
Une pinte ? que je lui demande en rigolant.
Elle affiche un sourire poli, pas vraiment rigolard. Je suis venu te prévenir, qu’elle me répond. C’est Dayle.
Ayé ? Tu l’as trainé chez le toubib ?
Elle baisse le regard, fixe les cicatrices dans le bois. Elle inspire, ça soulève sa fragile poitrine comme quand on gonfle un ballon d’anniversaire. Elle dit d’un trait : c’est un cancer à un stade avancé.
Je pose les deux mains sur le comptoir. Je la fixe. Dans ces yeux, y a des petites étoiles qui rêvent de s’enfuir. Mais elle les en empêche. Fierté ? Pudeur ? Qui sait.
Dans ces cas-là, les clients, ils cherchent juste une oreille tendue, un peu de compassion, ça fait partie du job. Mais là, on parle de Dayle. Un des vieux piliers de l’histoire de la ville. Un ancien collègue, qui a passé plus de la moitié de sa vie à servir des bières.
Je soupire. Détourne le regard. Qu’est-ce que je peux faire ? que je demande.
Pas grand-chose.
Il est à l’hosto ?
Pas encore. Il prépare sa valise.
Dis-lui de venir manger avant. Il lui faudra des forces.
Tu sais encore faire les omelettes ? qu’elle me lance.
La vieille vache. Je souris en réponse à sa pique.
Je me défends, que je lâche. Assis-toi, je t’amène un café.
Un grand s’il te plait.
Elle se retourne pour s’attabler et chuchote un merci à peine audible. Je la regarde s’assoir, le regard perdu, l’esprit remplit de peur.
Y aura une télé dans sa chambre ? que je demande.
Je sais pas… pourquoi ?
Pour le match ! Malade ou pas, Dayle peut pas louper un match.
The Jewel Jour 2
La météo du jour : Temps sec et nuageux
Le client du jour : Noah Sa personnalité : Inspirant Un détail : Quelque chose qui vient d’un endroit où vous êtes allés Quelque chose sur vous
L’histoire : Un achat simple ou essentiel à la famille (quel usage ? Prémédité ou coup de coeur ?) Evènement : un Bingo
Un après midi gris. Les nuages voilent le soleil et donnent à la zone industrielle un air triste. Morne. Les immeubles vides tiennent toujours debout, droits grâce sur leurs jambes de béton et leur squelette d’acier, mais leurs murs trahissent leur désespoir. Tags. Pisse. Vitres brisées. Ils sont comme les gars qui trainent dans les rues à la recherche d’un boulot, ils rêvent d’une vie meilleure, mais ils restent accrocher à ces trottoirs. À ces rues. À cette foutue ville. Parfois, les nuages laissent filer un rai de lumière. Un éclair de vie dans ce paysage géométrique aux lignes cassantes. Et cette lumière, elle vient frapper les braves chanceux qui croient encore en l’avenir. Comme Noah. Quadra sympa, rond, visage blanc et joues rouges, un blondinet jovial qui joue de la guitare comme personne. Quand on regarde son profil épais, sa démarche lourde, ses gestes gauches, on imagine pas les notes qu’il lance le soir venu, ni cette voix limpide comme lagger. Noah quand il chante, les bouches se ferment. Les oreilles se tendent. Les esprits voyagent. Je viens de gagner un van, qu’il me dit en prenant place au comptoir. C’est bien. J’ai joué à cette loterie là, le truc dans l’association pour les vieux. y a jamais rien de bien à gagner, que je lui dis. Normalement ouais, mais là, y avait un van. Bon OK, un vieux van, amis putain, un van quoi. Tu bois quelque chose ? Une brune. Verre, la presse, la bière. Je lui tends la pinte, il la saisit mais la laisse sur le bois. La différence de température dessine une auréole sur le verni usé. J’ai oublié le sous-bock. On pourrait faire comme dans le temps, qu’il reprend. Tu te rappelles ? Comment oublier. Après nos brèves études, on avait loué une caisse pour parcourir le pays. On jouait dans les pubs, on mangeait ce qu’on trouvait, une vie de troubadour. On mangeait un jour sur deux, que je lui fais remarquer. Ouais hein, c’était le bon vieux temps. Il avale une gorgée. Un client se pointe. Commande. Verres. Pression. Monnaie. La routine. Noah est là, le regard perdu dans sa brune. Je le connais. Quand il a cette tête, ça turbine dans sa caboche. Il hésite à cracher le morceau. Qu’est-ce qui y a ? Ça te dirait pas qu’on reprenne la route un peu ? Qu’on remonte les routes, moi et ma guitare, toi et ton violon. Voilà. C’est ça qui lui dévore le cerveau, ressusciter un temps révolu. Revivre des souvenirs a jamais perdu. On veut tous retrouver notre adolescence, nos rêves de gloire, et l’énergie qui allait avec. Mais tout file. Et ne revient jamais. Ta femme et tes filles, que je dis, t’as pensé à eux ? J’parle pas de six mois, mais une petite semaine. Juste nous quoi. Pause client. Je reviens vers lui. Et pourquoi pas organisé des petits concerts, que je propose. Y avait avant. Ça amenait un peu de vie. C’est pas un peu de vie que je cherche. C’est la vie. Hum. Il finit sa pinte cul sec, se relève, réajuste ses fringues. Oublie ça, qu’il dit. Sûr ? Ouais, je délirais comme ça. Et ton van ? Je vais le revendre. Ça mettra du gras dans les épinards. Attends… Laisse tomber, qu’il dit. T’as raison. Je dois me concentrer sur Josy et les filles. Il sort. Je reste au comptoir avec cet arrière goût d’occasion manquée.