Time Trotters – Nicolas Cartelet

Base américaine de l’Atlantique Nord. 8h22.

L’hélicoptère tournoie et couvre à peu près tous les sons audibles. Dès qu’il atterrit, les troupes descendent au pas de course. Je débarque en dernier, un colombien dans la bouche (un cigare hein).
– Colonel, me lance un bleu, les auteurs sont arrivés.
– Bien le bleu.
Je lui balance une tape sur le haut du crâne.
– Ils sont dans la capsule ? reprends-je.
– Pas tout à fait.
– Ecoute le bleu, cette mission est de la plus haute importance : les réplicateurs vont pas tarder à débarquer.
– Je sais bien colonel.
– Alors tire toi les doigts et fait monter tous ces scribouillards dans la navette !
Le bleu me salue d’un geste miliataire, droit carré. Il file sous mes yeux impatients, car mes yeux sont impatients tant je fulmine intérieurement.
Depuis maintenant deux ans que nous sommes en guerre contre les réplicateurs, des troupes d’élite internationales qui pillent nos textes, remakent, rebootent et réadaptent à tour de bras, jamais la situation n’a semblé si désespérée. Nos troupes tombent sur tous les fronts. Télévisuel tout d’abord, avec la nouvelle adaptation de Thierry la Fronde. Livresque, avec le prochain Moix. Cinématesque, avec le reboot des Goonies. Nous sommes acculés, menacés de toute part, d’où l’ordre de repli. Notre ultime fuite. Directement dans l’espace. Là bas, personne ne viendra nous déloger.
– Colonel, un auteur nage en direction de la platerforme.
– Un auteur ?
– Je crois bien Colonel. Il hurle qu’on l’a oublié. Il prétend s’appeler Nicolas Cartelet.
– En voilà une qu’elle est bien bonne.

—> ici débute l’interview <—

Salle d’interrogatoire. 8h55.

Alors blanc bec, ça va ?

Maintenant que j’suis sauvé, oep, m’sieur ! Mais c’était moins une. M’oublier moi, sérieusement ! Je sais bien qu’mon premier roman s’est pas vendu comme Voyage au bout de la nuit, m’enfin quand même…

Décline ton identité ?

Vous l’avez déjà oubliée ? J’suis qu’un putain de numéro pour vous, en fait, pas vrai ?… Comment ça, je suis nerveux ? Vraiment ? Ouais, bon, peut-être… Excusez-moi, c’est que j’aime pas trop l’eau ni les fins du monde, alors nager en catastrophe jusqu’à vous, ça m’a un peu… stressé, pour ainsi dire. Moi, c’est Nicolas. Nicolas Cartelet. Vingt-cinq ans dans quelques jours. Non, je ne rajouterai pas « et toutes mes dents ». Vous m’avez pris pour un connard ?

T’as écrit quoi alors ?

Pour l’instant, je n’ai pas une biblio longue comme mon… bras. À vrai dire, il y a deux ans, je n’avais encore jamais rien écrit, pas même deux paragraphes dans le coin d’un fichier Word. Pour compenser mon retard, j’y passe mon temps depuis que j’ai commencé ! Ça a débuté avec Néagè, une trilogie de « fantasy futuriste » en cours de publication chez Le Peuple de Mü. Puis j’ai enchaîné avec les Time-Trotters, autre trilogie signée chez Walrus. C’est tout pour le moment, m’sieur !

Les Time-Trotters, c’est quoi ça déjà ?

La série Time-Trotters, c’est une sorte de gigantesque WTF temporel. C’est l’histoire d’une bande de bras cassés entraînés malgré eux dans les méandres du temps. Une sorte de mélange entre Les Visiteurs, Doctor Who et Sliders… Oui, tout ça ! L’idée était de créer une petite troupe colorée, déjantée, embarquée contre son gré dans le temps, puis de séparer ses membres pour les suivre à différentes époques, chacun étant mû par des aspirations personnelles. Dorothée voyage pour se venger, l’agent Spieler pour sa patrie, l’inspecteur Godillot pour fuir les types qui veulent lui casser la gueule… Forcément, il finit par leur arriver des bricoles, et c’est ça que je raconte !

Y avait combien d’épisodes ? Et de quelle taille ?

C’est pas fini, mon gars, faut suivre un peu ! Le troisième tome de la trilogie sortira à la rentrée. Chaque épisode est compris entre 150 000 et 200 000 signes, ce qui fait une grosse novella, ou un tout petit roman, au choix. J’ai voulu ce format pour livrer des épisodes dynamiques, qui ne traînent pas en longueur, des page-turner en quelque sorte. C’est d’ailleurs la première fois que je connaissais la taille finale des histoires avant de les écrire. Du moins c’était la première fois que j’arrivais à m’y tenir, sans partir dans tous les sens !

J’ai lu que le 1 et 2… D’où te sont venues des idées pareilles ?

Je pense que j’ai un cerveau malade, tout simplement. Pas malade dans le sens créatif, hein ! Une histoire loufoque, tout le monde en a une. On a tous inventé des scénarios WTF ou des blagues absurdes pour faire rire ses potes. Non, là où mon cerveau – et celui de mes collègues du studio Walrus – est plus malade que celui des autres, c’est que moi, quand une idée de ce genre me vient à l’esprit, je la note et j’en fais un livre. De là, tout devient possible : 600 pages sur la revanche d’une souris verte, une trilogie sur la gloire et la mort du paprika… Un livre sur les fourmis, même, pourquoi pas !

Du WTF ? Du WTF ! AVOUE !

Oui. Mais je l’ai déjà dit. Prendre n’importe quoi et le coucher sur papier – ce qui, finalement, demande un certain agencement logique des idées et des mots – est pour moi une belle performance. Quelque part, écrire du WTF, c’est dominer l’absurde, le rendre logique !

Je parie que t’aimes l’humour aussi !

Je déteste ça. Quand vous croyez saisir l’humour d’un de mes textes, vous vous faites drôlement avoir, bande de cons. En réalité, chacune de mes lignes est éminemment politique, polémique même. Tenez, vous avez rigolé devant l’absurdité de ma réponse, un peu plus haut, quand j’ai évoqué l’idée d’un livre sur les fourmis. « Un livre sur les fourmis ! », que vous vous êtes esclaffé, « non mais vraiment, c’est du n’importe quoi ! ». Et BIM ! Pris au piège. En réalité, il s’agissait là d’une dénonciation très (trop?) subtile du travail de Bernard Werber, dénonciation courageuse s’il en est lorsqu’on connaît la réputation de l’auteur chez les fans de SFFF. Eh ouais. C’est ça, la subtilité de Nicolas Cartelet.

Les épisodes 1 et 2 sont très différents. Tu l’as fait exprès ?

Oui. Quand on y pense, Tarentula tient sur la seule personnalité de son héroïne. C’est une histoire de vengeance absurde, violente, dynamique du début à la fin. J’ai voulu un tome 2 différent, ne serait-ce que parce que Tarentula en est absente. L’intrigue y est davantage construite, moins déjantée, et on s’y concentre sur la personnalité de l’inspecteur Godillot, naze parmi les nazes. Pour le tome 3, j’ai tenté d’allier les points forts des 2 épisodes précédents, ou du moins les 2 thèmes que j’ai aimé explorer dans mes textes : les aventures absurdes et les conséquences à tiroirs du voyage temporel.

Revenons-en à tes persos. Une actrice porno et un inspecteur looser. C’est quoi ton problème ?

Ils sont pour moi les prototypes des personnages burlesques, parce qu’ils sont tout en caricature, tout en réaction. L’inspecteur looser n’est pas tout à fait nouveau, c’est presque un perso de cartoon, ou l’inspecteur Clouseau dans La Panthère rose. J’ai adoré le mettre en scène. Tarentula, c’est un peu différent, je l’ai voulue à la fois attachante et repoussante. Elle est belle, sexy, bagarreuse, farouche mais aussi beauf, raciste, irréfléchie… Une vraie folle, en fait. Et quoi de mieux qu’une héroïne folle à lier pour emmener le lecteur là où il s’y attend le moins ?

Et ces persos secondaires… Un truc à dire à leur propos ?

Sur l’agent Ralph Spieler, peut-être. Ce mec est un con. Je le déteste. Comment ça, je suis jaloux ?

Si je me souviens bien, t’aimes la baston.T’aimes la baston ?

J’ai fait du ping pong, dans mon adolescence. Ça vous donne un indice ? Plus sérieusement, si c’est ce que vous voulez dire, j’ai pris un grand plaisir à décrire de vraies scènes de baston, bien dynamiques comme il faut. C’est finalement assez dur de rendre la violence des chocs, la vitesse des coups avec des mots. Ce sont les scènes que j’ai le plus travaillées, en temps et en attention. Un découpage de couilles, par exemple (et dieu sait que Tarentula en raffole), ça ne s’écrit pas par-dessus la jambe !

Des chapitres courts, avec alternance de point de vue… C’est une technique de série télé ça !

C’est probablement le truc le plus rabâché par les auteurs contemporains, mais en effet, quand j’écris ce genre de texte, je l’imagine comme un film (n’en déplaise à Neil Jomunsi qui s’est récemment dressé contre cette idée, héhé). Je vois les scènes et les plans défiler, je pense aux transitions, aux changements de points de vue… Toutes ces choses, je les imagine dans leur rendu visuel avant de les transformer en littérature.
Oui, dans le fond, j’aimerais beaucoup scénariser des séries télé. Mais il paraît que c’est un secteur bouché, encore plus que l’édition…

T’es sensible au rythme ?

C’est le plus important pour moi, et je crois qu’on se rejoint là-dessus, par vrai ? Je ne travaille jamais très longtemps mon texte après le premier jet, mais s’il est une chose sur laquelle je suis intransigeant, c’est bien le rythme ! Il faut que « ça glisse tout seul », que ce soit comme « la petite musique » si importante déjà pour Céline, en son temps. Je sais, ça fait deux fois que je fais allusion à Céline, mais c’est mon auteur préféré, vous comprenez, je suis obligé d’en parler ! Sauf que contrairement à lui, j’aime tout le monde, moi, même les Juifs, alors vous pouvez continuer à acheter mes livres. Cordialement.

Et comment tu t’es retrouvé édité ?

J’ai beau être éditeur, je n’ai pas de relations (pas encore en tout cas) dans le monde de la SFFF. Donc comme tout le monde, j’ai envoyé mon premier manuscrit par mail à quelques maisons d’édition (pas trop, 5 en tout) et j’ai attendu. Puis on m’a dit oui. Puis j’ai joui. Puis j’ai retravaillé le texte. Puis il est sorti ! Pour les Time-Trotters, tout pareil.

T’as choisi le numérique ou c’est lui qui t’a choisi ?

Je veux être clair. Je suis responsable du pôle numérique dans la maison d’édition où je bosse. Je ne suis pas partisan du « tout numérique » mais je connais l’ebook, je le produis, je l’analyse depuis que j’ai terminé mes études. Pour moi, ça n’a jamais été une issue de secours mais un média à part entière, un média passionnant et en pleine mutation. Pour autant, je suis heureux de voir un de mes bouquins disponible au format papier. Néagè est maintenant achetable en POD, j’en suis ravi. Je fais un Beau-Livre aux éditions Ouest-France pour la fin d’année, sur le thème de l’anticipation (en littérature et ailleurs). J’estime que les formats numérique et matériel sont des vecteurs différents d’une même passion, le livre. Tant que j’écrirai, j’essaierai donc d’être disponible partout : dans les librairies en ligne et les librairies physiques. L’intérêt est d’être lu par le plus grand nombre, je crois.

Dernier point : si on t’embarque, c’est quoi tes projets ?

Je suis dans les corrections de Time-Trotters 3 et dans la relecture de Néagè 3. Mais je suis sur un nouveau projet, entamé depuis quelques semaines. De la fantasy historique, que ça s’appelle, si j’ai bien lu mon petit manuel de l’auteur SFFF. Des personnages historiques à qui il arrive tout plein de choses pas naturelles, de quoi changer le cours de l’Histoire pour longtemps. Ça m’emballe assez, et ça devrait m’occuper quelques mois, le temps d’écrire une petite (ou longue, pour le coup) chanson dont la musique me plaira. J’espère qu’on aura l’occasion d’en reparler, ce serait plutôt bon signe pour le projet !

T’as un truc à ajouter ?

Encore une fois, j’vous remercie de m’avoir sauvé, m’sieur. Si vous avez encore un doute à mon sujet, vous n’aurez qu’à lire l’épisode 3 des Time-Trotters, ça sort à la rentrée 2014. Il paraît qu’il y sera question d’attentats temporels, d’îles tropicales, d’animaux monstrueux… Il paraît même qu’on y retrouvera une certaine actrice porno, un brin tarée sur les bords. Enfin, ex-actrice porno. Vous voyez de qui j’veux parler ?

—> ici finit l’interview <—

– Alors Colonel ? demande le bleu.
– On l’embarque.
Les auteurs sont menés droit vers la navette spatiale. Tandis qu’il grimpe le long de l’échelle high-tech, je ne peux m’empêcher de balancer :
– Hey Cartelet !
– Colonel ?
– Rien, c’était pour le jeu de mot.
– C’était naze Colonel.
– Je la trouvais bonne. Allez, file et survie. Et écrit plein de fucking WTF.
– Merci Colonel.
La cargaison créative pleine, les portes de la navette se ferment. Puis vient le décollage. A mes côtés, le bleu attend mes ordres.
– On va casser de l’auteurs de seconde zone, dis-je en rallumant un cigare.
Le bleu acquiesce.
– Aux armes ! ordonné-je. Allons botter  le cul de ces copycats !

Ps : les deux couv + des liens

9782363762443.main 9782363762467.main

 

Ps : merci à Nico de s’être prêté au jeu 😉

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