L’écrivain que j’aimais – Sacha Joncour

Tony venait de jeter Marco dans le lac. Le bloc de béton auquel il était attaché l’entrainait vers le fond, mais Marco s’en foutait. Il était déjà mort.
Tony s’alluma une clope, regardant les ondes laissées à la surface de l’eau par le plouf lourd et maladroit du cadavre. Il aspira une grande bouffée de fumé, avant d’apercevoir de l’autre côté de la rive Lee, qui venait de jeter Vuh à la baille.
Tony fit signe à Lee. Lee lui répondit.
– C’est le jour des encombrants, s’amusa Lee.
Tony en rigola de bon coeur.
– Rien de tel qu’un peu d’eau pour effacer les taches, cria Tony à son tour.
Cette fois, ce fut Lee qui se marra.
Tony baissa le regard et vit les ondes créées par les deux balances s’entrecroiser.
– Ianian !
– Oui m’sieur.
– C’est marrant combien certains trucs se font écho.
– Oui m’sieur.
Tony aspira une nouvelle fois, puis recracha avec douceur la fumée blanche. De loin, Lee le salua, avant de s’en aller. Tony lui rendit son geste, puis il fit demi tour, me scrutant une dernière fois :
– T’es pas très causant pour un bûcheron national.
– Mon boulot c’est écrire, point barre.
– Justement, tu vas pouvoir écrire. Emmène ton ordi, on a deux clients.

Le hangar dans lequel mes clients sont ligotés ressemble à tous les autres hangars du port. Destiné à stocker des containers, des poissons, et quelque fois, des gars à questionner. Aujourd’hui, ils sont deux. Sacha Sperling et Serge Joncour. Fatigués, un peu en sueur, ils sont ligotés chacun sur une chaise, les yeux bandés. Lorsque nous ouvrons la porte, les deux relèvent la tête.
– A nous messieurs.
– Sacha, ne dit rien, commence l’écrivain national.
– Je réclame même pas un coca light ? rétorque Sacha, un brin distant avec la situation.
– Je vous aime bien les gars, vous êtes marrants. Mais là, on a du boulot. Vous connaissez ianian ?
– Le bûcheron ?
– Qui d’autre, balance Sacha.
Tony sourit. Il attend beaucoup de mon interview croisée, car Tony est ce qu’on appelle un mafieux littéraire : il trafique avec les nègres des maisons d’édition.
– Alors j’aimerai comprendre comment deux écrivains aussi différents ont eu l’idée saugrenue de se personnagifier.
– J’ai compris Tony.
Je m’approche de Sacha et de Serge. J’installe une chaise face à eux, une petite table, où je pose mon ordi portable, et mon enregistreur mp3, un petit gadget qui m’est parfois utile.

– Sacha Sperling, du roman « J’ai perdu tout ce que j’aimais », et Serge Joncour de « L’écrivain nationale ».
– J’ai déjà vendu le petit Sacha de « Mes illusions donnent sur la cour », intervient Tony, mais celui-ci m’a l’air plus prometteur.
– Serge Joncour, c’est une première ?
– Oui. Enfin non. Quand on est un écrivain, on est toujours sur le fil de rasoir.
– Sacha, pourquoi basculer dans la narration pure ?
– T’aurai pas une clope ?
– Serge, Pourquoi devenir un personnage ?
– Jouer avec la réalité est jouissif.
– Sacha, cette histoire de mac dans Paris, sérieux ?
– Ou quelque chose à boire ? répond Sacha.
– Serge, un fait divers, une disparition ?
– Les faits divers sont l’essence même de la vie. Ils sont à la fois horribles, uniques, et pourtant si universels.
– Sacha, ce livre était comme une renaissance. La renaissance passait par la métamorphose littéraire ?
– Même pas un café ?
– Serge, la forêt, les écolos, ton look, c’était un message envoyé au gouvernement ?
– L’avenir et le passé n’ont de sens que si l’ont prend soin de la nature. Tout le problème soulevé par le livre est de savoir comment en prendre soin. Est-ce que raser une forêt peut être écolo, et jusqu’où ? Y a-t-il des sacrifices nécessaires ?
– Sacha, passer du détachement à la folie durant ce roman, une démarche… assumée ?
– De la nicodine ?
– Serge, la condition de l’écrivain, une mise en scène intéressante.
– L’écrivain est une espèce en voie de disparition. Il me semblait utile d’en présenter la vie, les attentes des gens, la relation complexe avec le public.
– Sacha, lors du retour sur Paris, tu présentes aussi la condition de l’écrivain, mais celle d’un écrivain qui a eu un succès fulgurant, et qui doit assumer l’après.
– Ouais, ouais. Donc y a rien à boire là ?
– Serge, cette histoire d’amour, une nécessité ou une vraie envie ?
– L’amour est l’essence de la vie. Elle est donc l’essence de tout roman.
– Sacha, cette envie et cette absence d’amour ?
– L’amour c’est comme le présent mec, on en parle tout le temps mais il est insaisissable. A peine on a l’impression de le tenir, qu’il s’est déjà enfui.
– Sacha.
– Quoi ?
– C’est beau quand tu réponds.
– Lâche moi.
– Serge, niveau style et rythme, on a l’impression que deux romans ont fusionné dans celui-ci : un roman de « blanche » et un thriller. Une volonté ?
– …
– Sacha, cette histoire de mac, c’est une volonté d’évoluer vers le thriller également ?
– …

Je coupe l’enregistreur mp3 et regarde Tony. Oui, c’est deux là sont bien des personnages, oui, ils sont bi-classés blanche et thriller, avec une pointe d’amour, et oui, on va pouvoir les vendre cher au kilo.
Tony semble reconnaissant. Il imagine surtout l’argent qu’il va pouvoir se faire.
– J’ai fini, lui annoncé-je.
– Pas vraiment.
– Comment ça Tony ?
Il tire son pistolet et me braque.
– En participant à cette critique, tu t’es personnagifié aussi…
– Tony, déconne pas.
– Trois pour le prix de deux, ça se refuse pas mec.

Livres pas vraiment chroniqués dans cet article :
LecrivainNationalperdusacha
Deux livres plus proches qu’il n’y parait, qu’il faut lire parce que leurs auteurs sont beaux, sexy, mais surtout talentueux.
Enfin, je trouve.

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