End game

Nous sommes quatre autour d’une table ronde, large, sur laquelle de nombreuses feuilles patientent d’être utilisées. En réalité, nous sommes cinq avec l’homme qui nous fait face. Lui, derrière un cache de carton, nous avance des informations que nous ne saisissons pas vraiment. Mais nous sommes concentrés, nous écoutons, car notre survie en dépend :
– Alors, que faites-vous ?
– Je sais pas, admis-je.
L’homme soupire, excédé. Depuis plus d’une heure, il tente de nous faire participer à son jeu, auquel, nous devons bien le reconnaitre, nous ne comprenons par grand chose. Ou du moins, nous le comprenons suffisamment pour nous en méfier.
– Ton niveau ? reprend-il à mon attention.
– Neuf, dis-je. C’est beaucoup ?
– C’est pas mal pour une classe normale. Ça t’ouvre pas mal de possibles.
– Ah…
– Et vous ?
– Moi je suis sept.
– Moi dix, mais classe supérieure.
Les deux autres indiquent également leur niveau et force est de constater que le groupe est disparate. D’ordinaire, on recherche des profils équivalents, complémentaires, mais visiblement, pas aujourd’hui.
– Vous négociez ? demande le meneur de la conversation.
– Ça me semble difficile, dis-je. Au regard de la situation, la fuite semble la meilleure stratégie.
– La fuite ? répète mon voisin. Jamais, si je suis venu ici, c’est pour vivre une aventure, une belle aventure. Pas pour me dégonfler dès les premières difficultés.
– Les premières difficultés ? intervient ke troisième. Sérieusement ? Ça fait un moment qu’on en prend plein la tronche.
– C’est vrai que c’est de pire en pire, précise le quatrième.
– On joue de malchance, intervient le troisième.
– C’est pas tellement de la malchance, c’est davantage qu’ils veulent tous nous tuer, rajoute mon voisin.
– C’est vrai, reconnais-je. Ils veulent tous nous tuer. Et on ne sait même pas pourquoi.
– Alors ? s’impatiente le meneur.
Tous les quatre, nous croisons les bras sur nos poitrines. Nous inclinons la tête, nous fronçons les sourcils, nous réfléchissons pour trouver une solution impossible à un problème insoluble.
– Et si nous nous contentions de partir, propose le troisième.
– C’est précisément ce qu’ils attendent de nous, lui fait remarquer le quatrième. On pourrait rester, mais les ténèbres vont continuer à s’épaissir…
– Et donc ? s’impatiente l’homme derrière son cache.
– Nous hésitons, dis-je.
– Pensez à la prime, ajoute-t-il, comme si l’argent avait sur nous un effet magique.
Car au moment de signer pour cette aventure, nous avions en tête l’envie de nous engager pour une mission importante, qui nous permettrait de faire le bien autour de nous. Nous voulions être utile, aider les autres, faire dont de notre temps, de notre vie, pour faire en sorte que le bien l’emporte. Au final, nos ambitions se sont effondrés face à la réalité.
– Écoutez, reprend le meneur de la réunion. Je vous laisse encore une heure pour décider. Mais retenez bien ceci : plus vous tarderez à me répondre, moins de possibilités s’offriront à vous.
Il pose ses documents, se lève, replace sa cravate et nous jette un regard condescendant. Il ajoute :
– Je suis là pour vous aider.
Ce qui ne manque pas de nous piquer au vif. « Pour nous aider ». À ses yeux, seul compte son objectif d’éradication de la fonction publique. Pour se faire, il mobilise des armes statistiques, économiques voire théoriques, pour nous expliquer que le bien commun sera l’affaire du privé et que nous, nous ne sommes plus que les anciens combattants d’un système dépassé.
Nous nous jetons un coup d’œil inquiet.
Que devons-nous faire ?
Se résigner ? Et céder ?
Lutter ? Et partir sur un dernier baroud d’honneur ?

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